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Répondre aux crises humanitaires : MSF et la crise des réfugiés rohingyas

L’action de Médecins Sans Frontières (MSF) est avant tout médicale. Elle consiste principalement à procurer des soins curatifs et préventifs aux personnes en danger, indépendamment du pays où elles se trouvent. Mais lorsqu’elle ne permet pas seule d’assurer la survie des populations – comme dans des situations d’extrême urgence – d’autres interventions peuvent être développées dans les secteurs de l’approvisionnement en eau, l’assainissement, la nutrition, la construction d’abris. Cette action s’inscrit prioritairement dans les périodes de crise, c’est-à-dire de rupture d’un équilibre antérieur, et quand la survie des populations est menacée.

— extrait des Principes de Chantilly, Charte de MSF.

Depuis près de 50 ans, répondre aux crises humanitaires de grande ampleur est au cœur des interventions médicales de MSF sur le terrain. À l’heure actuelle, l’une des interventions les plus importantes et les plus pressantes de MSF se déroule à la frontière entre le Bangladesh et le Myanmar afin de répondre à l’une des crises humanitaires les plus complexes du monde, celle des réfugiés rohingyas.

Il y a près d’un an, le 25 août 2017, les forces armées myanmaraises ont mené une campagne brutale et ciblée contre la population rohingya vivant dans l’État de Rakhine. Depuis plusieurs générations, les Rohingyas, un groupe ethnique minoritaire, vivaient au Myanmar sans toutefois pouvoir bénéficier de la citoyenneté du pays ni même de droits fondamentaux. Pendant des décennies, ils ont été victimes de persécutions. Dans le passé, des vagues de violence avaient déjà poussé un grand nombre de Rohingyas à chercher refuge au Bangladesh, le pays voisin. Cependant, l’été dernier, les attaques ont atteint le paroxysme de l’intensité et de la brutalité : les survivants racontent que des familles entières ont été assassinées ou brûlées vivantes dans leur maison, sans parler des autres atrocités, comme les viols et les tortures. Ces attaques ont provoqué des déplacements d’une ampleur sans précédent. En effet, plus de 500 000 Rohingyas ont traversé la frontière pour se mettre en sécurité, la plupart arrivant au Bangladesh en masse en septembre dernier, et ce, en l’espace de quelques semaines seulement.

Ce qui avait commencé comme des agressions violentes ciblées contre un groupe minoritaire s’est rapidement transformé en une crise humanitaire colossale et complexe. Ceux qui ont fui les attaques perpétrées au Myanmar sont venus grossir les rangs des centaines de milliers de Rohingyas ayant déjà traversé la frontière bangladaise auparavant, totalisant ainsi une population de près d’un million de personnes bloquées sur une mince parcelle de terre avec peu, voire pas d’accès à la nourriture, à l’eau, à un abri ni à des soins.

MSF prodiguait déjà des soins aux réfugiés rohingyas au Bangladesh, et pendant plusieurs années, elle est venue en aide aux groupes rohingyas établis de l’autre côté de la frontière, dans l’État de Rakhine. Lorsque la nouvelle crise des Rohingyas s’est déclenchée en août dernier, MSF a immédiatement intensifié ses activités afin de répondre aux besoins énormes dans la ville de Cox’s Bazar, la zone frontalière dans laquelle la plupart des Rohingyas se sont établis au Bangladesh.



Soins urgents et éclosions de maladies

Depuis, MSF se trouve en première ligne de l’intervention humanitaire pour venir en aide aux réfugiés rohingyas au Bangladesh. Elle fournit principalement des soins primaires, grandement nécessaires, à ceux qui ont été victimes de violentes attaques, qui ont été forcés de vivre dans des conditions atroces ou qui ont été privés de services médicaux de base lorsqu’ils vivaient au Myanmar. De même, dans les camps de réfugiés denses et surpeuplés, MSF a aidé à contenir des éclosions de maladies comme la diphtérie, une maladie mortelle quasiment éradiquée dans le monde, mais à laquelle les Rohingyas, qui n’ont jamais reçu de vaccins, sont encore particulièrement exposés. MSF continue aussi de travailler avec un grand nombre de partenaires afin de fournir des services essentiels d’approvisionnement en eau et d’assainissement dans les camps, et évalue les besoins les plus urgents à travers d’importantes activités de sensibilisation et évaluations médicales.

Un an après la violence qui a éclaté au Myanmar, la situation des Rohingyas réfugiés au Bangladesh s’est transformée en une crise humanitaire de grande ampleur, avec près d’un million de personnes confinées dans une bande de terre entre les deux pays et qui dépendent de l’aide humanitaire pour survivre. Les équipes médicales de MSF continuent de travailler sans relâche pour répondre aux besoins médicaux urgents de ce groupe grandement vulnérable, et de s’adapter aux nouveaux défis. À cet égard, le début des moussons dans la Baie du Bengale, et les inondations et glissements de terrain qu’elles provoquent, risquent de faire augmenter les risques d’accidents et les nouveaux déplacements pour des centaines de milliers de personnes déjà désespérées.

 

Témoignage : Dans la vidéo ci-dessus (en anglais seulement), Fatima Khatoun, une réfugiée rohingya vivant au Bangladesh, décrit ce qui l’a forcée, elle et des centaines de milliers de personnes, à fuir l’État de Rakhine au Myanmar.

 

Intervenir dans un contexte où la survie de la population est menacée

Répondre à de grandes crises comme celle-ci est au cœur des interventions médicales humanitaires de MSF. Selon la Charte des principes de MSF, « l’action de MSF est avant tout médicale. Elle consiste principalement à procurer des soins curatifs et préventifs aux personnes en danger, indépendamment du pays où elles se trouvent. Mais lorsqu’elle ne permet pas seule d’assurer la survie des populations – comme dans des situations d’extrême urgence – d’autres interventions peuvent être développées dans les secteurs de l’approvisionnement en eau, l’assainissement, la nutrition, la construction d’abris. Cette action s’inscrit prioritairement dans les périodes de crise, c’est-à-dire de rupture d’un équilibre antérieur, et quand la survie des populations est menacée. »

À bien des égards, la crise des réfugiés rohingyas illustre parfaitement le type d’urgences extrêmes auxquelles MSF tente de répondre par ses interventions médicales humanitaires. La survie du peuple rohingya est menacée, et l’avenir est plus qu’incertain pour eux. Au Myanmar, les Rohingyas restent exposés à la violence extrême, tandis qu’au Bangladesh, ils se trouvent prisonniers des camps bondés où ils dépendent entièrement de l’assistance humanitaire pour simplement subsister.

À moins de trouver une solution politique durable à cette crise, les Rohingyas continueront de se trouver dans une situation désespérée, et MSF demeurera sur place pour faire en sorte qu’ils aient accès aux services de santé essentiels.

En juillet 2018, Joe Belliveau, directeur général de MSF Canada, s’est rendu à Cox’s Bazar pour observer les opérations médicales humanitaires de MSF menées dans le cadre de son intervention face à la crise des réfugiés rohingyas. Entre 2009 et 2013, Joe était responsable de superviser les activités de MSF de part et d’autre de la frontière, dans l’État de Rakhine et au Bangladesh, et il connaissait donc déjà bien la situation. Sa visite lui a toutefois permis de constater de lui-même les nouvelles difficultés engendrées par les événements de l’année dernière et de rencontrer des Canadiens œuvrant pour MSF en première ligne de la riposte à cette crise.

Le défi humanitaire : veiller sur près d’un million de réfugiés à l’approche des moussons

En juillet 2018, Joe Belliveau, directeur général de MSF Canada, s’est rendu à Cox’s Bazar au Bangladesh pour prendre le pouls des opérations médicales de MSF. Près de 900 000 personnes, dont la majorité a fui le Myanmar en septembre dernier, se sont mises à l’abri sur une petite parcelle de terre exposée aux précipitations intenses en juillet et août.

Dans la vidéo ci-dessus (en anglais seulement, transcription/traduction française ci-dessous), Joe décrit la difficulté de fournir une aide humanitaire dans un tel environnement.

« Bonjour, je suis Joe Belliveau, directeur général de Médecins Sans Frontières, ou MSF, Canada. Je me trouve dans le camp d’Unchiparang qui abrite les réfugiés rohingyas ayant fui le Myanmar, pour la plupart il y a environ neuf mois. Nous sommes actuellement dans la période des moussons. Et cela préoccupe tout le monde ici. Nous venons nous-mêmes d’avoir une averse. Les gens s’inquiètent des conséquences de la saison des pluies. Vous pouvez voir la façon dont les abris ont été construits : ils sont très précaires, car ils ont été construits avec du bambou et du plastique. Ils se trouvent également en hauteur, et lorsque des pluies torrentielles s’abattent sur le camp, parfois certains abris glissent en contre-bas et viennent s’écraser sur les autres. Ici, on peut voir que c’est exactement ce qu’il s’est passé. Il y a donc des risques de blessures. Des gens ont été blessés, et au moins une personne est décédée ainsi. Les moussons contribuent aussi à la propagation des maladies. Vous voyez les latrines là-bas? Vous pouvez imaginer que, lorsqu’il pleut, l’eau se déverse dans ces fossés qui peuvent parfois faire déborder les latrines et contribuer ainsi à la propagation des maladies dans le camp. À l’heure actuelle, MSF gère une clinique juste en haut de la colline là-bas et soigne des patients souffrant de toutes sortes de blessures et de maladies, comme la diarrhée aqueuse aiguë... qui est en augmentation. Nous pensons qu’il s’agit d’une conséquence directe des moussons et de l’épandage des eaux usées. Et nous voyons cela comme un risque réel actuellement. »

La riposte médicale : Jonathan Skillen, infirmier canadien, décrit les activités de MSF au Bangladesh

Jonathan Skillen est infirmier à Barrie, en Ontario, et a participé à des interventions médicales de MSF au Soudan du Sud, en République démocratique du Congo et en Syrie. Il est actuellement chef de l’équipe médicale de MSF dans le cadre de son intervention d’urgence au camp de réfugiés de Balukhali, dans la ville de Cox’s Bazar au Bangladesh. Dans la vidéo ci-dessus (en anglais seulement, transcription/traduction française ci-dessous), il décrit les conditions dont ses collègues et lui sont témoins dans les camps et chez les patients rohingyas qu’ils prennent en charge.

« Il s’agit d’une population qui a été discriminée et tenue à l’écart du système de santé normal; les Rohingyas ne sont donc pas habitués à avoir accès aux soins. Et lorsque près d’un million de personnes se retrouvent entassées dans un camp minuscule et vivent les unes sur les autres, les maladies contagieuses peuvent se propager très très rapidement. Dans le passé, une épidémie de rougeole et une épidémie de diphtérie se sont déclarées, et actuellement nous sommes confrontés à des cas d’oreillons. Toutes ces maladies évitables par la vaccination se propagent très rapidement d’une personne à l’autre. Maintenant que nous sommes dans la période des moussons, de nombreux cas de diarrhée aqueuse aiguë se déclarent, en particulier chez les enfants de moins de cinq ans, mais aussi chez des adultes. Aujourd’hui, alors que j’étais au centre de traitement des maladies diarrhéiques, trois nouveaux patients adultes ont été pris en charge. Depuis plusieurs jours, ils souffraient de diarrhées sévères au point de devenir dangereuses. Les patients doivent recevoir des litres de fluides en intraveineuse pour être réanimés. Selon moi, nous faisons du très bon travail avec notre équipe et sommes en mesure de les soigner.

C’est très difficile de prendre conscience de la situation dans laquelle vivent les gens sans le voir de ses propres yeux, sans voir une vidéo ou être dans le camp. Des familles de cinq à dix personnes vivent les uns sur les autres. Il n’y a quasiment aucun espace libre à part la route sur laquelle vous marchez. Les gens respirent le même air constamment et vivent dans la promiscuité. L’eau et l’assainissement, disons qu’il y a eu beaucoup de travail de fait, mais ce n’est pas encore parfait. Les latrines que les gens utilisent sous soumises à l’érosion du terrain en raison des pluies. Il y a beaucoup d’eau stagnante qui a probablement été contaminée par des ordures. Cette situation exacerbe bien sûr le risque de propagation rapide des maladies d’origine hydrique. »

« Sauver des vies quasiment tous les jours »

« Je pense que les gens se sentent en sécurité là où ils sont actuellement. Bien que le Myanmar se trouve juste à quelques kilomètres du camp, de l’autre côté de la frontière, les gens pourraient facilement y retourner, mais ne le souhaitent pas. Ils restent ici parce qu’ils se sentent en sécurité avec leur famille. »

« Je constate que, dans le camp, MSF fait office de leader en matière de services de santé. Nous sommes capables de nous adapter très rapidement en fonction des besoins de la population. Ainsi, lorsque nous avons été confrontés à une épidémie de diphtérie, puis à une épidémie de rougeole, nous avons été en mesure de nous organiser et de réagir très rapidement et ainsi de répondre aux besoins des gens. MSF est particulièrement bien placée pour répondre à la demande grâce à ses experts venant du monde entier. Elle travaille sans relâche pour que les gens aient au moins accès au strict minimum, voire un peu plus. »

« Grâce à sa présence, MSF permet non seulement de sauver des vies quasiment tous les jours, mais aussi de fournir des services dont les gens seraient privés autrement. Nous apportons des services d’urgence, des services hospitaliers et ambulatoires, et prenons en charge les survivants de violence sexuelle. Voilà ce que nous faisons avec nos médecins et notre personnel médical et infirmier. Je pense que nous contribuons aussi à redonner un peu de dignité aux personnes déplacées en dehors de leur pays. En étant sur place, nous voyons leur situation, nous préoccupons d’eux et leur disons que nous sommes là pour les aider. »

Soigner les patients et éviter des épidémies : Susan Phillips, infirmière canadienne travaillant avec MSF à l’hôpital de Kutupalong dédié aux Rohingyas réfugiés au Bangladesh

En juillet dernier, Joe Belliveau, directeur général de MSF Canada, s’est rendu dans la ville de Cox’s Bazar au Bangladesh pour observer les opérations médicales de MSF. Pendant sa visite, il est allé à l’hôpital Kutupalong de MSF, un centre ouvert en 2009 pour prendre en charge les réfugiés fuyant déjà la violence au Myanmar. À cette époque, Joe supervisait les interventions humanitaires de MSF au Myanmar et au Bangladesh. Durant sa visite, il a rencontré Susan Phillips, une infirmière originaire de la région de Toronto et actuellement en charge de la prévention et du contrôle des infections dans le camp où les épidémies constituent toujours un risque important.

Dans la vidéo ci-dessus (en anglais seulement, transcription/traduction française ci-dessous), Joe et Susan parlent des difficultés à prodiguer des soins à cette population vulnérable, et des répercussions de la crise actuelle sur les réfugiés rohingyas.

Joe : Bonjour, je suis Joe Belliveau, directeur général de Médecins Sans Frontières, ou MSF, Canada. Je me trouve à l’hôpital de MSF, dans le camp de Kutupalong qui accueille des réfugiés ici au Bangladesh. Il s’agit de réfugiés rohingyas qui ont fui le Myanmar. La plupart des gens qui vivent ici ont fui il y a environ neuf mois suite à la violence extrême qui les visait dans ce pays. Je me trouve avec Susan Phillips, une infirmière spécialisée en urgence, originaire de la région de Toronto au Canada. [À Susan] Je suis ravi de te rencontrer et de parler avec toi aujourd’hui, et d’avoir la chance d’en savoir un peu plus sur ton travail et sur la situation ici. Tu pourrais peut-être commencer par te présenter et nous décrire ton rôle à l’hôpital.

Susan : Je m’appelle Susan et je m’occupe de la prévention et du contrôle des infections à la clinique ainsi que dans trois postes de santé que nous avons dans le camp de réfugiés où se sont principalement installés les gens. Ma tâche consiste entre autres à superviser les systèmes de gestion des déchets de l’hôpital et à assurer la prévention des infections afin d’améliorer la qualité des soins.

Joe : Quelles sont les infections les plus préoccupantes dans un contexte comme celui-ci?

Susan : À l’heure actuelle, avec la saison des pluies qui approche, nous craignons surtout l’éclosion du choléra. Nous avons aussi eu des cas de tuberculose, de rougeole, ainsi que des cas de polio et de varicelle. En fait, la plupart des maladies que nous soignons sont des maladies qui pourraient être évitées par la vaccination. Malheureusement, les gens n’y ont pas eu accès, car ils ont dû fuir le Myanmar et étaient aussi privés de services médicaux là-bas.

Joe : Vous parlez d’une épidémie potentielle de choléra. Pouvez-nous dire ce qu’est le choléra et pourquoi ceci pourrait représenter un problème important dans un contexte comme celui-ci?

Susan : Ici, nous l’appelons diarrhée aqueuse aiguë. Il s’agit d’une bactérie qui se trouve dans le réseau hydrique ou la nourriture et qui se transmet en consommant quelque chose qui a été contaminé. La plupart du temps, les gens souffrent de diarrhées abondantes, ce qui peut provoquer une déshydratation grave. Sans traitement dans des délais raisonnables, des complications surviennent et la maladie peut aussi se propager. Il s’agit d’une maladie facile à soigner, car il suffit de réhydrater le patient. Il n’est pas nécessaire d’administrer des antibiotiques. Nous soignons les patients en leur donnant simplement des sels de réhydratation orale, ce qui facilite le traitement au sein de la population, à condition que nous ayons des systèmes de gestion des déchets en place.

Joe : Je marchais dans les camps hier et j’ai vu que certaines latrines avaient été construites de façon précaire sur des pentes abruptes. Il a beaucoup plu aujourd’hui et nous avons donc pu voir comment fonctionne le système d’évacuation des eaux. Lorsqu’il pleut comme ça, j’imagine que certaines latrines peuvent déborder, ce qui peut contribuer à ce genre d’épidémies, n’est-ce pas?

Susan : Tout à fait. Près de 900 000 personnes vivent ici et il a donc été difficile de fournir des services d’eau et d’assainissement adéquats dans le camp. Je sais que MSF dispose d’une bonne équipe responsable de l’eau et de l’assainissement et qu’elle essaie de construire plus de latrines et de points d’eau pour répondre à la demande. Avec le grand nombre de personnes arrivées ici, il est très difficile de combler les besoins. Certaines personnes ont aussi été déplacées à cause des moussons et des glissements de terrain qui se sont produits. Nous essayons donc de rattraper le retard, mais c’est compliqué. Lorsque nous avons de fortes précipitations, le système d’évacuation des eaux, comme tu le disais et comme tu l’as constaté, ne répond pas aux besoins en assainissement, et c’est ainsi que se propage la bactérie.

Joe : C’est en août de l’année dernière que les attaques se sont produites et que les gens sont arrivés dans cette zone, où l’espace est très limité. Il n’y avait déjà pas beaucoup de place ici avant, mais maintenant, les abords de la route qui mène aux autres camps que nous avons visités aujourd’hui sont totalement surpeuplés; ... il est très difficile d’imaginer comment ils vont pouvoir accueillir toutes ces personnes. Il y a ici beaucoup d’organisations qui fournissent toutes sortes d’aides et d’activités. Parmi elles, selon vous, quel rôle joue MSF?

Susan : Eh bien, MSF gère l’une des cliniques qui existent depuis le plus longtemps. La clinique de Kutupalong existe depuis neuf ans et offre aussi des soins à la population locale, les Bangladais, ainsi qu’aux personnes venant du Myanmar. Cette crise n’est malheureusement pas nouvelle. Dans le passé, de petits groupes sont aussi arrivés du Myanmar. Mais la situation s’est aggravée avec les derniers événements et l’afflux considérable de personnes en août 2017. Nous essayons surtout de fournir des soins primaires, et nous disposons aussi d’un grand service ambulatoire et d’un service d’urgences. De plus, nous offrons des services de maternité et d’accouchement, et un programme pour les victimes de violence basée sur le genre. Nous en voyons beaucoup. Nous disposons aussi d’un service de soins hospitaliers sur lequel la clinique de Kutupalong met l’accent afin de prendre en charge les enfants et les nourrissons ainsi que les adultes. Nous avons également de petites salles de quarantaine pour la tuberculose et la rougeole et allons faire de la place pour les cas de diarrhée aqueuse aiguë.

Joe : Toute une gamme de services...

Susan : Oui, une gamme énorme et, depuis l’afflux de patients, nous avons encore élargi nos activités.

Joe : Juste pour nous donner une idée de la taille de l’intervention, combien de personnes travaillent actuellement pour MSF?

Susan : Chaque jour, il y a tout près d’une centaine de personnes qui travaillent pour MSF. Pour vous donner une idée des patients pris en charge au service ambulatoire, nous voyons environ 500 patients par jour, et ceci ne comprend pas les patients de nos trois postes de santé. De plus, dans nos services hospitaliers, nous avons une capacité de 107 lits.

Joe : Et dans un hôpital à Toronto, selon toi, combien de patients reçoit-on en ambulatoire chaque jour?

Susan : Cela dépend de l’hôpital, mais dans l’hôpital où je travaillais nous recevions environ 250 personnes par jour. C’est donc le double.

Joe : 500 c’est vraiment beaucoup. Je suis ravi d’en avoir appris davantage sur la situation actuelle parce que cet endroit a une signification particulière pour moi. Entre 2009 et 2013, j’étais l’un des responsables qui travaillaient ici avec MSF. Cet hôpital a ouvert ses portes en 2009 et je me souviens encore de ses débuts. C’était alors un centre beaucoup plus modeste et il y avait évidemment encore beaucoup à faire. Et déjà à l’époque, le problème des Rohingyas n’était pas nouveau, comme tu l’as dit. Cela a commencé il y a des dizaines d’années et à ce moment-là, nous menions d’importantes opérations du côté birman. Nous appelions cet endroit une prison à ciel ouvert, car les gens n’avaient pas la place de bouger : ils n’avaient pas le droit de se marier et n’avaient aucun accès libre aux services médicaux ni à l’éducation. Le simple fait d’aller d’un village à l’autre était très difficile. Ils étaient aussi soumis au travail forcé, et bien plus encore. Ils vivaient vraiment dans des conditions horribles. Et c’est quelque chose que nous devons garder à l’esprit, car il ne s’agit pas seulement d’un événement isolé, d’une seule vague de violence après quoi les gens pourront retourner chez eux. Nous devons commencer à réfléchir à ce qui les attend plus tard. Que penses-tu de la situation? Que réserve l’avenir pour eux? Qu’est-ce qui les attend?

Susan : En ce qui concerne MSF, nous allons poursuivre notre travail ici. C’est-à-dire continuer de soigner les personnes qui se présentent à nous et qui ont besoin de notre aide, et aussi de témoigner sur ce qu’il se passe. C’est difficile de prédire l’avenir. Il est aussi très important de regarder ce qu’il se passe maintenant.

Joe : Et de répondre aux besoins lorsqu’ils se présentent et de s’y adapter.

Susan : Oui.

Joe : De manière générale, que veut dire l’action humanitaire pour toi, et pourquoi travailles-tu avec MSF?

Susan : Pour moi, l’action humanitaire, c’est d’aider les personnes dans le besoin, celles qui ne peuvent pas s’aider elles-mêmes ou n’en ont pas la capacité en raison de restrictions imposées par d’autres personnes. L’action humanitaire, c’est d’être là pour eux, quelle que soit la situation. MSF est une organisation neutre qui ne prend pas parti. Nous sommes donc là uniquement pour aider la population et nous aidons ceux qui en ont besoin. C’est la raison principale pour laquelle je suis ici.

Joe : Toronto est loin d’ici et c’est toujours pour moi un honneur que de pouvoir venir sur place pour rencontrer des collègues comme toi et constater tout le travail ce que vous faites. C’est une chance de pouvoir visiter les salles de soins et voir les activités qui s’y déroulent, voir des gens arriver dans un état critique et recevoir des soins qu’ils ne pourraient pas autrement recevoir si MSF n’était pas là. Cela me rend fier et me rappelle tout l’enjeu d’être ici. Je voudrais te poser une toute dernière question : qu’est-ce qui te préoccupe le plus quand tu considères la situation dans son ensemble?

Susan : [pause] C’est la capacité à pouvoir maintenir notre présence. Dans des endroits comme celui-ci, la question de la pérennité se pose toujours, celle de continuer à fournir des services ou pas, celle de savoir si nous recevons assez de soutien de la part du pays d’accueil qui nous permet d’être ici, et la capacité d’aider tous ces gens. C’est difficile de maintenir tout cela si nous ne disposons pas des ressources nécessaires. Je pense que ma principale préoccupation est celle de savoir si nous avons les moyens nécessaires pour aider près d’un million de personnes; des gens qui arrivent en nombre chaque jour et souffrent de toutes sortes de problèmes médicaux. Nos services sont-ils suffisants? Je pense que c’est ma principale inquiétude.

Joe : Sommes-nous en mesure de continuer à faire ce que nous faisons?

Susan : Exactement.

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