copyright msf caption © Kenny Karpov/SOS MEDITERRANEE
18 juin 18 21 juin 18

Recherche et sauvetage en Méditerranée : Les gouvernements européens doivent cesser de marchander des vies humaines

À la suite de la décision inacceptable du gouvernement italien de fermer ses ports, empêchant ainsi le désembarquement des 630 rescapés de l’Aquarius, et des réactions en chaîne des pays européens,  Médecins Sans Frontières accuse les gouvernements européens de marchander des vies humaines et d’obstruer le sauvetage en mer.    

« Hommes, femmes et enfants à bord de l’Aquarius ont fui la guerre et la misère, et ils ont vécu l’horreur en Libye. Ils ont été transbordés d’un bateau à l’autre comme de la marchandise, et leur voyage en mer  a été inutilement prolongé, dans des conditions très pénibles », déclare Karline Kleijer, coordinatrice d’urgence pour Médecins Sans Frontières. « Nous sommes reconnaissants à l’Espagne d’être intervenue au moment où l’Italie et les autres gouvernements européens refusaient d’assumer leurs responsabilités et de faire preuve d’humanité ».

À l’approche du Conseil européen prévu les 28 et 29 juin,  MSF appelle les gouvernements européens à faire du sauvetage en mer une priorité. Ils doivent faciliter le désembarquement des rescapés dans les ports européens les plus sûrs et les plus proches, là où les personnes pourront accéder à une prise en charge adéquate, et garantir que ceux qui doivent bénéficier des mécanismes de protection internationale pourront déposer une demande d’asile ou faire valoir leurs droits. Les États européens doivent cesser de toute urgence de faire obstacle aux initiatives non gouvernementales de sauvetage en mer, et mettre en place un dispositif de recherche et sauvetage en Méditerranée centrale dont l’objectif est de sauver des vies.

En fermant ses ports, l’Italie a joué avec la vie de 630 rescapés

Pendant le week-end du 9 et du 10 juin, le navire de recherche et sauvetage en mer l’Aquarius, affrété par SOS Méditerranée en partenariat avec MSF, a secouru plus de 200 personnes et en a recueilli 400 autres, transbordées par des navires des garde-côtes italiens.  Alors que le sauvetage et le transfert des 630 passagers avaient été initiés et coordonnés par le Centre de coordination des secours maritimes italien (IMRCC), les autorités italiennes ont refusé que l’Aquarius accoste dans le port italien le plus proche, dans un geste de rupture avec les lois internationales et les pratiques prévalant jusqu’alors.  Malte, qui disposait du port le plus proche a également refusé le désembarquement de l’Aquarius, en rejetant la responsabilité sur l’Italie.   

Le 11 juin, le gouvernement espagnol est intervenu en offrant à l’Aquarius la possibilité de désembarquer à Valence, 1300 kilomètres plus loin.

MSF a insisté auprès des autorités italiennes, afin qu’elles autorisent l’Aquarius à accoster dans le port le plus sûr et le plus proche, comme le prévoit le droit maritime international. L’ONG a fait valoir les risques qu’un voyage de plus de quatre jours ferait prendre à ses 630 passagers, sur un bateau surchargé, avec des vivres et des possibilités de mise à l’abri limitées.

« Au final, les autorités italiennes sont restées sourdes à nos appels.  D’abord, elles ont laissé entendre que MSF pourrait être autorisée à désembarquer les personnes vulnérables. Mais quand  nous avons fourni une liste de près de 200 personnes –mineurs non accompagnés ; malades et blessés, femmes enceintes et femmes seules avec enfants-, les autorités italiennes ont dit non.  Elles ont ensuite demandé que nous transférions seulement les sept femmes enceintes à bord, mais n’ont pas donné suite quand nous leur avons fait part des problèmes liés à la séparation des familles, et que nous leur avons demandé que ces femmes puissent être au moins accompagnées de leur mari », précise Karline Kleijer.

Le 12 juin, les autorités italiennes ont donné à l’Aquarius l’instruction de transférer 524 personnes sur les navires italiens et de se rendre avec les 106 rescapés restants à Valence.

« Il est scandaleux que les autorités italiennes aient fermé leurs ports à ces 630 rescapés et les aient fait errer en mer inutilement, au nom d’un choix politique », déclare Karline Kleijer. « Même si l’Italie a raison quand elle fait valoir que les gouvernements européens ne prennent pas leur part dans la prise en charge des  réfugiés, rien ne justifie le traitement dégradant infligé aux passagers de l’Aquarius. »

Le sort des personnes rescapées ne doit pas faire l’objet d’un bras de fer politique

Aujourd’hui, les gouvernements européens ne  cherchent pas à sauver la vie des migrants et des réfugiés en mer. Leur unique obsession est de fermer leurs portes et de renforcer leurs frontières. Ils ont activement soutenu les garde-côtes libyens, afin qu’ils ramènent les personnes interceptées dans les eaux internationales vers la Libye, où elles seront traitées de façon inhumaine et exposées à tous les abus.

Les gouvernements européens doivent reconnaître la nécessité des opérations de recherche et sauvetage en mer. En 2018, plus de 500 personnes se sont déjà noyées en Méditerranée centrale, en tentant de rejoindre l’Europe à bord d’embarcations précaires.

L’Aquarius est un des derniers navires de recherche et sauvetage en Méditerranée centrale coordonné par des organisations non gouvernementales. Il doit continuer à être autorisé à sauver des vies. Du 1er janvier au 8 juin 2018,  l’Aquarius avait déjà secouru et/ou transféré 2 350 personnes,  toutes sauvées de la noyade.  Mais depuis l’année dernière, la capacité des ONG et de la société civile à mener des opérations de recherche et sauvetage en mer a été entravée par la multiplication d’obstacles bureaucratiques, de mesures d’intimidation, et des procédures judiciaires à l’encontre du personnel des ONG.

Cette campagne de dénigrement et d’intimidation visant les initiatives non gouvernementales en mer doit cesser. Comment expliquer autant d’entraves spectaculaires à la mission de sauvetage de l’Aquarius alors même que le Dicotti, navire des garde-côtes italiens, était autorisé dans le même temps à désembarquer 900 personnes en Italie ?

L’arrivée à Valence marque la fin d’un terrible voyage pour 630 personnes. Maintenant, l’Europe doit s’engager à sauver des vies, et permettre le désembarquement et la prise en charge des rescapés dans des conditions acceptables. Les équipes à bord de l’Aquarius restent quant à elle déterminées à continuer leurs opérations de recherche et sauvetage en Méditerranée centrale.

MISE À JOUR - 12 juin 

Médecins Sans Frontières (MSF) exhorte les États membres de l'Union européenne (UE) à faciliter le débarquement immédiat de 629 personnes secourues ce week-end en Méditerranée. Elles sont désormais à bord de l'Aquarius, navire de recherche et sauvetage affrété par SOS MEDITERRANEE en partenariat avec MSF. L'Aquarius reste dans les eaux internationales au large de Malte et de l'Italie, les pays où se trouvent les ports de refuge les plus proches, mais qui continuent de lui refuser la permission d'accoster.

MSF salue l'important geste d'humanité de la part de l’Espagne qui a proposé un débarquement à Valence. Cependant, cela signifierait pour les personnes sauvées en mer, déjà épuisées, de devoir endurer quatre jours supplémentaires dans des conditions météorologiques se détériorant, sur le pont d'un bateau surpeuplé dont la capacité maximale est déjà largement dépassée. La meilleure option serait de pouvoir débarquer les personnes secourues dans le port le plus proche, après quoi celles-ci pourraient être transférées en Espagne ou vers d'autres pays sûrs afin d'y recevoir davantage de soins et entamer des procédures légales.  

« Le débarquement ne peut être retardé davantage, a déclaré le Dr David Beversluis, médecin de MSF à bord de l'Aquarius. La priorité doit être de débarquer au plus vite les 629 personnes – dont 123 mineurs non accompagnés, 11 enfants et 6 femmes enceintes – dans le port sûr le plus proche. La situation médicale à bord reste calme pour le moment, mais les gens sont épuisés et extrêmement stressés ».

MSF s'inquiète particulièrement de plusieurs cas critiques de noyade et d'hypothermie, dont certains ont pu être réanimés. Ces patients sont surveillés de près à bord, car ils pourraient rapidement développer des problèmes pulmonaires importants après avoir aspiré de l'eau de mer. De nombreuses personnes secourues ont inhalé de l'eau de mer et risquent de développer une maladie pulmonaire ou une pneumonie dans prochains jours. Par ailleurs, 21 patients ont subi de graves brûlures après avoir été exposés à un mélange toxique d'eau de mer et de carburant pendant une période prolongée. Leur état est stable, mais ils auront besoin de soins en continu et de renouvellement de leurs pansements au cours des jours et des semaines à venir. Enfin, plusieurs cas graves de traumatismes sont à signaler, dont certains sont associés à des infections nosocomiales qui nécessitent une évaluation et une prise en charge chirurgicales immédiates que MSF n'est pas en mesure de réaliser sur le navire.

Une fois que les personnes secourues en mer auront été débarquées dans un port sûr, la prochaine priorité pour les gouvernements et les institutions de l'UE sera d'intensifier et de trouver des solutions communes afin de soutenir les pays en première ligne, comme l'Italie, faisant face aux flux des arrivées par la mer de réfugiés, demandeurs d'asile et migrants.

« Refuser le débarquement aux personnes désespérées et recueillies en mer ne peut pas être considéré comme une victoire : c'est une mauvaise réponse face au déni de responsabilité et de partage des charges entre les États membres, explique Aloys Vimard, coordinateur de projet de MSF à bord de l'Aquarius. Tous les gouvernements et institutions de l'UE doivent renforcer leur soutien aux pays comme l'Italie exposés en premier aux arrivées par la mer,  afin de garantir des solutions communes et de mettre fin au silence et à l'inadmissible inaction des États membres de l'UE.

Mise à jour 10 juin : Plus d'informations sur les opérations de sauvetage et les transferts

Les 629 personnes actuellement à bord de l'Aquarius ont été secourues dans la nuit du samedi au dimanche, alors que l'Aquarius avait effectué six opérations de sauvetage et de transfert en l'espace de neuf heures - le tout sous la direction de la Coordination italienne du sauvetage maritime (MRCC). Le sauvetage de deux pneumatiques est devenu critique lorsque l'un des bateaux a coulé dans l'obscurité, laissant plus de 40 personnes dans l'eau.

Après le secours de 229 personnes de ces bateaux, le MRCC a demandé à l'Aquarius d'accepter un transfert de personnes secourues par des navires de la marine italienne et des garde-côtes le 9 juin. L'Aquarius a reçu un transfert de 129 personnes d'un navire de la garde côtière italienne (CP 312), suivi de 64 autres d'un second navire de la garde côtière italienne (CP 319) et enfin de 88 survivants d'un troisième navire de la garde côtière italienne (CP 267). Le navire San Giusto a ensuite assisté les équipes de l'Aquarius pour un transfert final : 119 naufragés ont été transférés du navire marchand italien MV Jolly Vanadio vers l'Aquarius.

Le MRCC a coordonné toutes ces actions dès le début et a pris la responsabilité du sauvetage de toutes ces personnes. Cependant, malgré le transfert des personnes sauvées des navires de la marine et des garde-côtes italiens sur l'Aquarius, le MRCC italien refuse maintenant de prendre la responsabilité de conduire les personnes secourues vers un port sûr.

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