Impacts de balles sur le pare-brise d’une voiture de MSF à Lankien, dans l’État de Jonglei, à la suite d’une attaque survenue le 3 février. Soudan du Sud, 2026. © Stefan Pejovic/MSF © Stefan Pejovic/MSF
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Une décennie plus tard, le Canada reste spectateur face aux attaques contre les soins de santé

Sana Bég
Directrice générale MSF Canada

À quoi ressemble l’effondrement d’un ordre mondial réglementé?  

Cela ressemble aux cris des enfants et des membres du personnel de la santé qui retentissent dans les hôpitaux de Gaza, tandis que les bombardements israéliens se rapprochent. Cela ressemble à des pharmacies réduites en cendres au Soudan du Sud, à des gens terrorisés qui fuient en abandonnant leurs médicaments essentiels détruits par les flammes. C’est la panique et la terreur qui règnent dans le camp de Zamzam au Soudan, après que des bombardements ont forcé 400 000 personnes à fuir pour se mettre en sécurité. C’est le déchirement devant un avis de décès, c’est pleurer des collègues qui ont perdu la vie en essayant simplement d’accomplir leur travail. Celui de prodiguer des soins de santé dans des zones que le monde avait promis de protéger.  

Le 3 mai marquera le dixième anniversaire de la résolution 2286 du Conseil de sécurité des Nations Unies. Cette résolution constitue la réaffirmation, par de nombreux gouvernements à travers le monde, dont celui du Canada, de leurs obligations et de leur volonté de protéger les hôpitaux et les soins de santé dans les zones de guerre. Cela, en vertu du droit international humanitaire.  

Une décennie plus tard, l’incapacité des États à mettre pleinement en œuvre la résolution 2286 a malheureusement coûté d’innombrables vies humaines, dont celles de mes collègues, trop souvent. Cet anniversaire devrait sonner l’alarme pour le Canada.  

La résolution 2286 du Conseil de sécurité des Nations Unies exhorte les gouvernements à contribuer à prévenir et à combattre ces atrocités. Il leur demande aussi de traduire les responsables en justice. À titre de coauteur de cet engagement international, le Canada est pleinement conscient du caractère moral de ses promesses. Il sait ce que signifie d’honorer les lois qui protègent les soins de santé en temps de guerre et d’agir en cas de violation de ces règles. Il y a dix ans, il était là pour corédiger cet engagement.  

Malgré cela, et au cours des années qui ont suivi, le Canada et le reste du monde sont revenus à leur rôle de simples spectateurs. Pendant ce temps, les attaques contre les hôpitaux et le personnel humanitaire se poursuivaient en toute impunité.  

Dans de nombreux pays, les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) ont fait l’objet d’attaques répétées de la part de forces armées. En février dernier encore, les forces gouvernementales à Lankien, au Soudan du Sud, ont bombardé nos hôpitaux. Au Darfour, au Soudan, des raids armés ont anéanti des infrastructures médicales essentielles. À Gaza, les membres du personnel de MSF ont été témoins de la manière systématique dont les forces israéliennes ont attaqué et détruit des établissements de santé et tué du personnel de la santé, y compris des collègues de MSF. Malgré ces atrocités, personne n’a jamais été traduit en justice. 

Les données de l’Organisation mondiale de la Santé révèlent le triste constat de cet échec. En 2025, 1 348 attaques contre des établissements médicaux ont été dénombrées. Celles-ci ont causé la mort de 1 981 personnes. C’est plus du double par rapport à l’année précédente. En 2024, 944 personnes ont perdu la vie à l’intérieur du système de santé, que ce soit à titre de membre du personnel de la santé, de patients ou de patientes. Les attaques contre les services de santé sont de plus en plus souvent qualifiées d’« erreurs » ou de « dommages collatéraux », alors que ce sont des crimes de guerre. Ces violences doivent être nommées pour ce qu’elles sont réellement.  

Au cours des dix dernières années, le Canada a certes réagi pour dénoncer diverses attaques contre les services de santé. Il a approuvé des déclarations politiques et a pris part à des initiatives internationales pour contrer ces violations. Mais les atrocités qui se poursuivent au Soudan du Sud, à Gaza et ailleurs témoignent clairement d’une réalité : les mesures prises par le Canada sont insuffisantes. 

Le 10e anniversaire de la résolution 2286 des Nations Unies devrait être un signal d’alarme pour le Canada. Dix ans plus tard, cette résolution n’est toujours pas appliquée uniformément, même par notre propre pays. Le gouvernement canadien devrait s’engager à élaborer un plan d’action national clair, avec des échéances clairement définies. Il devrait aussi renforcer son soutien aux signalements et aux enquêtes sur les attaques contre les services de santé lorsqu’elles se produisent. Il devrait en outre redoubler d’efforts pour favoriser le respect de la responsabilité. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser s’estomper les engagements pris auparavant par le Canada sur cette question, au moment où leur importance est aussi cruciale. 

En tant que travailleuse humanitaire, je suis épuisée par le déchirement que provoque chaque nouveau message provenant de collègues désespérés qui ne peuvent pas s’enfuir, alors que leur hôpital est bombardé. Je suis également épuisée par chaque nouvelle photo d’une clinique réduite en ruines, chaque éloge funèbre évoquant la mort prématurée d’un ou d’une collègue. Aucune parole de condoléances, aucune formule de circonstance ne sauraient effacer les souffrances passées. Nous pouvons toutefois en tirer des leçons à l’échelle internationale pour éviter que ces drames se produisent à nouveau demain, et dans le futur.