Des études parlementaires discrètes pourraient avoir un impact sur l’accès aux médicaments
La recherche et le développement publics reliés à la stratégie canadienne des médicaments risquent de privilégier les profits au détriment des patients et des patientes.
Adam R. Houston est conseiller en politique médicale et de plaidoyer pour Médecins Sans Frontières (MSF) Canada. Srinivas Murthy est professeur agrégé clinique au service de pédiatrie de l’Université de Colombie-Britannique à Vancouver.
Deux études réalisées par des comités parlementaires permanents, qui pourraient avoir des répercussions importantes sur l’innovation médicale, la préparation aux pandémies et l’accès aux médicaments. Toutefois, elles passent inaperçues dans la session parlementaire actuelle.
Ces deux études méritent pourtant une plus grande attention, notamment parce qu’elles risquent de perpétuer la tendance inquiétante du gouvernement canadien à mettre l’accent sur les investissements publics dans la recherche et le développement (R&D) et la biofabrication de médicaments comme moyen de stimuler l’entreprise privée, plutôt que la santé publique.
La première de ces études, déjà bien avancée au Comité permanent des sciences et de la recherche, porte le titre trompeur « Investissements du secteur privé dans la recherche et le développement au Canada ». Une lecture plus attentive de la description de l’étude révèle qu’il s’agit en fait d’explorer les moyens « de faire progresser la commercialisation des innovations issues de la recherche dans les universités canadiennes pour bâtir une économie innovante plus forte au Canada ». En d’autres termes, il s’agit de transférer efficacement la recherche financée par des fonds publics au secteur privé.
Cela n’a rien de surprenant à une époque où le Canada considère de plus en plus la R&D (article disponible seulement en anglais) comme un moteur économique. Cependant, cela est également très préoccupant étant donné que la recherche financée par des fonds publics dans les universités publiques a souvent été confiée à des intérêts privés. Ces derniers contrôlent alors entièrement qui a accès aux fruits de cette recherche et à quel prix – un contrôle qui peut déterminer qui a accès aux médicaments, ce qui peut avoir des conséquences désastreuses.
La deuxième étude, qui débutera bientôt au Comité permanent de la santé, porte sur « la souveraineté pharmaceutique du Canada ». Cette question a été mise en avant lors de la COVID-19, alors que le Canada était confronté à la fois à une pénurie de médicaments existants et à un manque d’accès aux nouveaux vaccins. L’un des principaux problèmes était que le Canada avait une capacité limitée à produire ces produits sur son territoire. Les perturbations du commerce et de l’approvisionnement ont mis en évidence sa dépendance vis-à-vis d’autres pays pour les médicaments finis et leurs ingrédients de base. En effet, ce n’est qu’en septembre 2025 que les premières doses de vaccin contre la COVID-19 ont été produites à l’échelle nationale.
La pandémie a stimulé des investissements publics majeurs et indispensables dans la biofabrication nationale. Cependant, une grande partie de ces investissements consistait en des subventions destinées au renforcement des capacités des entreprises du secteur privé, y compris des grandes multinationales. Céder le contrôle à des institutions privées, dont plusieurs sont basées hors du Canada, est une approche étrange pour parvenir à la souveraineté pharmaceutique.

Il est essentiel que les comités chargés de ces études reconnaissent que, même s’il existe certainement des cas où les intérêts du public et ceux de l’industrie pharmaceutique coïncident, il existe également des domaines clés où ils divergent. C’est pourquoi les mesures visant à transférer des fonds publics – ou des activités de R&D financées par des fonds publics – au secteur privé dans des domaines fondamentaux pour la santé publique doivent être prises de manière raisonnable pour garantir que ces investissements privilégient les avantages pour le public. Jusqu’à présent, et à son détriment, le Canada n’a généralement pas pris de telles mesures.
Par exemple, l’Université de Colombie-Britannique (UBC) a été le berceau (article disponible seulement en anglais) de plusieurs innovations importantes dans le cadre de la lutte contre la COVID-19, notamment le traitement par anticorps monoclonal (mAb) bamlanivimab et la technologie des nanoparticules lipidiques utilisée dans les vaccins à ARNm. Ces innovations sont issues de la recherche fondamentale financée par des fonds publics dans une université publique. Après avoir été transférées à des entreprises privées, elles ont bénéficié d’un soutien public supplémentaire pour garantir leur développement. Néanmoins, ce sont principalement des intérêts privés qui en ont tiré les bénéfices ultimes. L’entrée en bourse record d’AbCellera en a fait la société de biotechnologie la plus valorisée du Canada (article disponible seulement en anglais), tandis que le Canada a déboursé des dizaines de millions de dollars (article disponible seulement en anglais) pour ce médicament.
Le fait de compter sur le secteur privé pour commercialiser les produits désavantage ceux dont l’impact sur la santé publique l’emporte sur leur valeur commerciale.
Pendant ce temps, en l’absence de conditions d’accès liées au financement par le gouvernement ou par l’UBC de la technologie des nanoparticules lipidiques (article disponible seulement en anglais), le Canada a été confronté à ses propres difficultés pour accéder aux vaccins à ARNm. Il s’est également retrouvé à financer le centre de transfert de technologie ARNm de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en Afrique du Sud afin de procéder à une ingénierie inverse de la technologie des vaccins à ARNm. Cette technologie avait été financée par les Canadiennes et les Canadiens au départ, après que les sociétés pharmaceutiques aient refusé de participer volontairement au transfert de technologie afin d’augmenter la production pour les pays à faible et moyen revenu.
Néanmoins, certains membres du personnel de la recherche en santé continuent de suggérer (article disponible seulement en anglais) que l’une des raisons de l’investissement public dans les installations de biofabrication des universités publiques est de permettre aux entreprises de « bénéficier de prix élevés, les coûts initiaux élevés étant justifiés par la réduction des coûts de soins de santé à long terme ». Cet argument peut sembler logique pour une entreprise privée qui cherche à maximiser le retour sur son propre investissement, mais il est déconcertant pour les deniers publics qui financent d’abord la recherche visant à réduire les coûts de traitement, puis paient à nouveau pour couvrir une prime versée à une entité privée simplement pour accéder aux fruits de cette recherche financée par des fonds publics.
Parallèlement, le fait de compter sur le secteur privé pour commercialiser les produits désavantage ceux dont l’impact sur la santé publique l’emporte sur leur valeur commerciale. De nombreux médicaments considérés comme essentiels (article disponible seulement en anglais) par l’OMS, notamment pour des maladies mortelles comme la tuberculose (article disponible seulement en anglais), ne sont pas commercialisés au Canada, simplement parce que l’industrie pharmaceutique ne les juge pas suffisamment rentables. Par conséquent, les gens qui ont besoin de ces médicaments ont beaucoup de mal à s’en procurer en temps opportun. Lorsque des médicaments essentiels reconnus à l’échelle mondiale ne sont pas commercialisés officiellement et restent par conséquent difficiles d’accès, on peut difficilement affirmer que le Canada exerce efficacement sa souveraineté pharmaceutique.
Il en va de même pour le développement de nouveaux traitements et vaccins, où la dépendance à l’égard des intérêts commerciaux axés sur le profit pour commercialiser les produits signifie que les percées de la recherche canadienne ont du mal à sortir des laboratoires. Par exemple, le premier vaccin efficace contre la forme la plus courante du virus Ebola provient du Laboratoire national de microbiologie du gouvernement à Winnipeg. La mise en marché de ce vaccin a fait l’objet d’une véritable saga (article disponible seulement en anglais). En effet, le Canada a cédé la licence à une entreprise qui n’avait jamais commercialisé de produit auparavant, qui n’en a rien fait et qui a ensuite gagné des millions de dollars en la sous-licenciant à une autre entreprise, qui l’a finalement commercialisée à un prix élevé. Cet exemple illustre bien que le Canada ne devrait pas compter sur l’industrie, mais combler les lacunes là où le marché fait défaut.
Le gouvernement canadien détient une réelle opportunité de passer du financement d’une industrie déjà lucrative, dont les décisions sont prises dans des salles de réunion axées sur le profit et souvent situées à l’étranger, au comblement des lacunes nationales largement ignorées par les intérêts commerciaux.

Cette leçon ne peut être apprise trop tôt : ces dernières années ont été marquées par plusieurs épidémies de maladies graves – fièvre de Lassa, virus Marburg, virus Ebola de type Soudan – pour lesquelles il existe des candidats vaccins prometteurs (article disponible seulement en anglais) provenant du Laboratoire national de microbiologie canadien. Dans tous les cas, cependant, les fonds récemment alloués pour faire progresser ces innovations canadiennes ne proviennent pas du Canada, mais de gouvernements étrangers, comme les États-Unis et l’Union européenne.
Le gouvernement canadien détient une réelle opportunité de passer du financement d’une industrie déjà lucrative, dont les décisions sont prises dans des salles de réunion axées sur le profit et souvent situées à l’étranger, au comblement des lacunes nationales largement ignorées par les intérêts commerciaux. Il doit être plus proactif dans l’identification de ces lacunes, en basant ses actions sur ce qui est nécessaire pour la santé plutôt que sur ce qui est souhaité par l’industrie.
Il doit également reconnaître que la simple existence de capacités sur le sol canadien ne suffit pas. Ses investissements dans la biofabrication, bien que considérables, n’ont néanmoins pas permis d’affirmer efficacement sa souveraineté sur la manière dont les capacités de biofabrication au Canada sont réellement utilisées. En témoigne le Centre de production de produits biologiques (CPPB) de Montréal, une propriété publique qui a commencé ses activités en 2022, qui est depuis lors inutilisée, mais qui reçoit tout de même 17 millions de dollars par an de financement (article disponible en anglais seulement) juste pour rester ouverte. L’approche du gouvernement consistant à exploiter le CPPB comme un fabricant sous contrat pour des intérêts commerciaux a échoué, comme l’illustre l’accord désastreux (article disponible seulement en anglais) avec Novavax.
Au lieu de cela, moyennant un investissement relativement modeste, le Canada pourrait répondre simultanément aux besoins nationaux et mondiaux (article disponible seulement en anglais) en produits importants. Parmi ceux-ci, citons les traitements par anticorps monoclonaux nécessaires en cas d’épidémie, une partie étant destinée aux stocks de biosécurités du Canada et le reste servant à éteindre l’incendie bien avant qu’il n’atteigne le Canada.
Le Canada peut et doit abandonner sa stratégie infructueuse consistant à apaiser les intérêts commerciaux privés dans l’espoir vain que cela suffira à garantir aux gens un accès abordable aux médicaments dont ils ont besoin, quand ils en ont besoin. Espérons que ces deux comités parviendront à des conclusions similaires concernant l’exercice par le Canada de sa souveraineté pharmaceutique d’une manière qui donne la priorité aux patientes et aux patients plutôt qu’aux profits en fournissant un soutien à la R&D et à la biofabrication canadiennes.
Une version de cet article est publiée sur Healthy Debates (disponible seulement en anglais).