Dans le camp de Daba Naira que soutient MSF, à Tawila, les familles vivent dans de fragiles huttes de paille et des abris de fortune qui n’offrent pratiquement aucune protection contre les intempéries ou les incendies. Soudan, 2026. © Cindy Gonzalez/MSF
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Soudan : survivre aux violences sexuelles au Darfour

Dans les camps de personnes déplacées du Darfour, des femmes témoignent des violences sexuelles, alors que la guerre secoue le pays.

À Tawila, dans l’État du Nord-Darfour, au Soudan, le paysage a changé depuis le début de la guerre en 2023, avec l’arrivée successive de personnes cherchant refuge loin des violences qui sévissent dans le Darfour. Des camps comme celui de Daba Naira ont continué de s’agrandir à mesure que des familles fuyaient les attaques menées par les Forces de soutien rapide (FSR) à El Fasher, à Zamzam et dans les villages environnants. D’importantes arrivées ont été enregistrées en avril, en août et, plus tard, en novembre 2025, à la suite de la chute d’El Fasher le 26 octobre.

Un grand nombre de personnes sont arrivées avec comme seules possessions les quelques biens qu’elles pouvaient emporter. Souvent juste les vêtements qu’elles portaient.

Le mois d’avril 2026 marque pour le Soudan la quatrième année de guerre. Pour les personnes civiles, le conflit s’est traduit par une violence incessante : des massacres, de la torture, de la détention et la destruction de maisons, d’hôpitaux et d’infrastructures essentielles.

Partout au Soudan, les violences sexuelles sont devenues une constante de la guerre entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR). Ces violences touchent les femmes et les filles non seulement sur les lignes de front, mais aussi le long des chemins de déplacement et au sein des communautés qui luttent déjà pour subsister. Des témoignages font état d’agressions commises par plusieurs agresseurs, souvent en présence de proches, et de pratiques de ciblage ethnique contre les communautés non arabes, utilisées comme moyen d’humiliation et de terreur.

La plupart des gens qui arrivent à Tawila ont marché pendant des jours. Ils racontent des histoires de pertes d’êtres chers, de familles déchirées et témoignent des violences inimaginables qu’ils ont endurées en cours de route.

Dans le camp de Daba Naira, à Tawila, les équipes de santé mentale de MSF organisent des séances de promotion de la santé qui portent sur les violences sexuelles et le bien-être mental en général. Soudan, 2026. © Cindy Gonzalez/MSF

Dans l’un des espaces sécurisés établis par Médecins Sans Frontières (MSF) à Tawila, des membres de la communauté et des équipes de MSF se réunissent pour discuter de santé mentale et de violences sexuelles. Ces espaces sont conçus pour offrir des informations, réduire la stigmatisation et inciter les personnes survivantes à se faire soigner.

Dans de nombreux cas, ces conversations sont la première occasion pour les personnes survivantes d’apprendre qu’un soutien médical et psychologique est disponible.

En un peu plus d’un mois, entre décembre 2025 et janvier 2026, MSF a apporté un soutien de base à 732 survivantes de violences sexuelles. Ce soutien comprend des premiers secours psychologiques et l’orientation vers des soins cliniques.

Les récits qui émergent lors de ces rassemblements présentent souvent des similitudes bouleversantes : des agressions commises pendant les violences à El Fasher, des attaques sur les chemins de déplacement, des familles séparées ou tuées, et de longs périples à pied, en quête de refuge.

Pourtant, la peur, la stigmatisation, le manque de ressources et l’insécurité persistent et empêchent de nombreuses personnes survivantes d’accéder aux soins dont elles ont cruellement besoin.


« Notre vie était belle. Mais après que mon mari et mon enfant ont été tués… J’aurais préféré mourir moi aussi. Mais personne ne meurt avant l’heure. »

– Aisha, une femme déplacée

« Ils ont tué mon enfant âgé de 12 ans, devant ma porte », raconte Aisha. « Mon propre enfant. » Il jouait avec d’autres enfants lorsqu’un obus a frappé la maison voisine. Trois d’entre eux sont morts.

Cette même nuit, Aisha a enterré son fils. Son mari avait déjà été tué plus tôt dans le conflit à El Fasher.

Alors que les bombardements s’intensifiaient et que les gens fuyaient dans toutes les directions, Aisha a rassemblé ses enfants et s’est enfuie à pied vers Abu Delaig. « Nous avons marché pendant près de quatre heures », explique-t-elle. « Les gens couraient dans tous les sens. »

Sur la route, Aisha a été violée alors que ses enfants se tenaient à proximité. Des mois plus tard, elle a réalisé qu’elle était enceinte à la suite de cette agression.

« Je n’ai dit à personne ce qui s’était passé », confie Aisha. « Mon mari était mort et son frère n’était pas là. J’ai tout gardé pour moi. »

Aisha* vit dans le camp de Daba Naira, où MSF prête assistance aux communautés déplacées. Soudan, 2026. © Cindy Gonzalez/MSF

*Le nom a été modifié pour protéger la vie privée.

Son périple ne s’est pas arrêté là. Quelques mois plus tard, alors qu’elle s’était installée à El Fasher, la violence s’est intensifiée et Aisha a de nouveau été agressée.

« Quand ils m’ont battue et violée, ça s’est produit deux fois », rapporte Aisha. « Je me suis débattue, mais ils m’ont frappée. Les gifles qu’ils m’ont données m’ont fait mal aux yeux. Ma dent a reçu un coup, et elle est tombée. »

Trois jours plus tard, Aisha a commencé à saigner.

« Ils m’ont frappée si fort que j’ai tout perdu », dit-elle. « J’ai su alors que j’avais fait une fausse couche. Les saignements ont duré près d’un mois entier. Notre vie était belle. Mais après que mon mari et mon enfant ont été tués… J’aurais préféré mourir moi aussi. Mais personne ne meurt avant l’heure. »

Quand Aisha s’assoit avec d’autres personnes, elle entend des récits semblables aux siens. Elles disent : « Mon enfant est mort », « Mon mari est mort », « Mon frère est mort », raconte-t-elle. « Quand elles parlent, je me dis qu’elles sont toutes pareilles. »

Malgré tout, elle continue de se concentrer sur ses enfants. « Maintenant, je veux seulement les élever », affirme-t-elle. « Si je pouvais trouver du travail, je le ferais. Mais je suis encore trop malade pour travailler. »


« Le trajet nous a pris deux jours. Ils nous ont tellement fait subir de tortures. Des gens sont morts de soif. Nous les avons suppliés [les hommes des FSR] de nous donner de l’eau et ils ont répondu : “Vous êtes des femmes d’esclaves, nous ne vous en donnerons pas.” »

– Halima, une femme déplacée

Halima se souvient de la terreur qu’elle a vécue à El Fasher. La capitale de l’État du Nord-Darfour a été assiégée pendant 500 jours par les Forces de soutien rapide. Jusqu’en octobre 2025, elle a été l’un des principaux théâtres d’opérations de la guerre en cours au Soudan. « Tout à coup, il y avait des frappes, des bombardements, des balles perdues », relate Halima. « C’était la terreur en permanence. »

Son grand-père a été tué lors d’une des attaques de drones et son père a été gravement blessé.

« Après que mon père a été blessé, nous avons décidé de partir en juillet », explique Halima. « Le trajet nous a pris deux jours. Ils nous ont tellement fait subir de tortures. Des gens sont morts de soif. Nous les avons suppliés [les hommes des FSR] de nous donner de l’eau et ils ont répondu : “Vous êtes des femmes d’esclaves, nous ne vous en donnerons pas.” »

Halima* vit dans le camp de Daba Naira, où MSF prête assistance aux communautés déplacées. Soudan, 2026. © Cindy Gonzalez/MSF

*Le nom a été modifié pour protéger la vie privée.

Des personnes civiles les ont mises en garde. « Elles nous ont dit : “Les filles, cet endroit n’est pas sûr.” » Alors qu’elles tentaient de fuir, Halima et sa sœur ont été empêchées de passer. « Ils avaient d’autres intentions à l’esprit, comme le viol », précise-t-elle. Grâce à une planification minutieuse, elles ont finalement réussi à monter à bord d’un camion sans se faire repérer, laissant derrière elles leur famille.

Bien que Halima et sa sœur aient réussi à éviter le viol, elles ont dû faire face en chemin au harcèlement sexuel et à la violence. « Ils nous ont battues et fouillées d’une manière qui n’était pas agréable, d’une manière répugnante », témoigne-t-elle. « C’était très difficile… jusqu’à ce que les larmes coulent tant c’était pénible. Ils fouillaient tout le monde, même ma mère. Quand ils l’ont fouillée, ma sœur a pleuré. »

Même quelques mois auparavant, la vie était déjà dure. « La situation était difficile et les produits étaient chers », confie Halima. « Des filles prenaient le risque d’aller à Gerni pour ramener des provisions à El Fasher afin de gagner leur vie. Un grand nombre d’entre elles ont été violées. Certaines partaient et ne revenaient jamais. Tout cela s’est produit. »

Une femme traverse le camp de Daba Naira pour personnes déplacées à Tawila, dans le Darfour du Nord.
Soudan, 2026. © Cindy Gonzalez/MSF

Les femmes et les jeunes filles du Darfour courent un risque élevé de violences sexuelles lors de leurs déplacements quotidiens, que ce soit pour se rendre aux marchés ou sur les chemins empruntés par les personnes déplacées.

Dans les camps de personnes déplacées, les risques ne disparaissent pas. Les abris surpeuplés offrent peu d’intimité ou de sécurité. L’éloignement des points d’eau, le manque d’espaces pour se laver et l’insuffisance des latrines obligent les femmes et les filles à traverser des zones dangereuses. Ces endroits censés être sûrs deviennent alors des lieux d’insécurité permanente.

Entre janvier 2024 et novembre 2025, MSF a soutenu plus de 3 396 survivantes au Sud et au Nord-Darfour. Au Darfour du Nord, plus de 90 % d’entre elles ont été agressées au cours de leur déplacement entre les villes, en quête de refuge.

Des personnes ayant survécu à des violences sexuelles cherchent à obtenir des soins de santé mentale au camp de Daba Naira, à Tawila, soutenu par MSF. Soudan, 2026. © Cindy Gonzalez/MSF

Même une fois les violences passées, les conséquences perdurent. Les survivantes continuent de porter le poids du traumatisme et de la peur liés à leur expérience. Chaque jour, elles se rappellent la douleur de la perte et l’insécurité.

MSF offre des soins médicaux et psychologiques, ainsi qu’un espace où s’exprimer. Cependant, la réalité persiste : les personnes survivantes vivent sans protection, sans justice et sans garantie de sécurité.

Les survivantes et les femmes dirigeantes ont demandé à maintes reprises un accès essentiel à des soins médicaux confidentiels. Elles ont aussi demandé un accès à des mécanismes de protection renforcés, à des espaces sûrs pour les femmes et les filles, et la fin de l’impunité qui permet aux violences sexuelles de se poursuivre.

*Les noms ont été modifiés pour protéger la vie privée.