Illustration d’une rue de Cité Soleil, une commune de Port-au-Prince contrôlée par des groupes armés. Haïti, 2026. © Vicky Onélien
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Haïti : se soigner au péril de sa vie

La commune de Cité Soleil illustre les nombreux obstacles à l’accès aux soins.

À Port-au-Prince, les affrontements entre groupes armés et les opérations des forces gouvernementales visant à les neutraliser empêchent régulièrement les personnes de se déplacer dans la capitale haïtienne. Les rares hôpitaux encore fonctionnels doivent parfois suspendre leurs activités pour des raisons de sécurité. Comme le constatent les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) dans le pays, les interruptions limitent davantage l’accès aux soins, en particulier pour les personnes vulnérabilisées et atteintes de maladies chroniques.

La situation est particulièrement critique à Cité Soleil, une commune divisée en 34 quartiers, tous contrôlés par des groupes armés. Les déplacements y sont souvent entravés par des barricades ou des points de contrôle, où les gens risquent d’être arrêtés, violentés ou tués. Beaucoup se retrouvent alors face à un choix impossible : prendre le risque de se rendre à l’hôpital ou renoncer aux soins et voir leur état s’aggraver.

« En moins de 12 heures, les équipes de MSF ont soigné plus de 40 personnes blessées par balle. Les violences ont également atteint l’hôpital, où un membre du personnel de sécurité a été touché par une balle perdue. »

– Thomas Curbillon, responsable des programmes de MSF en Haïti

Ronaldo* souffre d’asthme depuis deux ans. Malgré un traitement par inhalateur, le jeune homme de 19 ans voit son état se dégrader en raison du coût des soins et de l’insécurité liée aux groupes armés à Port-au-Prince.

Illustration de Ronaldo, un jeune homme qui souffre d’asthme à Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

« Quand la situation sécuritaire se dégrade et que des tirs éclatent, je ne peux pas sortir, surtout lorsque mes crises d’essoufflement surviennent. Dans ces moments-là, ma famille me verse de l’eau froide sur le corps pour essayer de me soulager », explique-t-il.

Lorsque les groupes armés s’affrontent dans les rues de la commune, de nombreuses personnes, comme Ronaldo, ne peuvent pas atteindre l’hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) à Cité soleil.

Illustration d’un carrefour à Port-au-Prince après des affrontements entre groupes armés. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

Quand les tirs empêchent de prodiguer des soins

Début mai 2026, un pic de violence a été observé entre plusieurs groupes armés rivaux dans les communes de Cité Soleil et Croix-des-Bouquets. L’hôpital a servi de lieu sûr pour plusieurs centaines de personnes, et nos équipes ont pris en soins un nombre important de gens blessés. « En moins de 12 heures, les équipes de MSF ont soigné plus de 40 personnes blessées par balle », explique Thomas Curbillon, responsable des programmes de MSF en Haïti. Les violences ont également atteint l’hôpital, où un membre du personnel de sécurité a été touché par une balle perdue. » En raison de ce pic de violence extrême, MSF a été contrainte de suspendre ses activités du 11 mai au 1er juin 2026.

Illustration de l’entrée de l’hôpital de MSF à Cité Soleil, une commune de Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

C’est la troisième fois en trois ans que les équipes de MSF sont obligées de prendre cette décision difficile. « En temps normal, le service ambulatoire reçoit quelque 150 personnes par jour, et le taux d’occupation des lits dépasse souvent 80 % », poursuit-il. « Cela donne une idée de l’impact sur les communautés lorsque nos activités sont interrompues pendant plusieurs semaines. »

Les affrontements peuvent aussi empêcher les personnes de se rendre à l’hôpital. « Les affrontements peuvent se produire dans des rues ou des quartiers entiers autour de notre hôpital », explique Sarah Chateau, responsable des opérations de MSF en Haïti. « Dans ces cas-là, les gens ne viennent pas, ils essayent d’éviter de se retrouver pris entre deux feux. L’hôpital devient alors presque désert, et les personnes atteintes de maladies chroniques, à l’exception de celles qui sont déjà hospitalisées, n’ont plus accès aux soins. »

Illustration d’un transfert médical vers l’hôpital de Tabarre, une structure médicale soutenue par MSF. Haïti, 2026. © Vicky Onélien
Illustration d’une intervention chirurgicale dans une structure médicale de Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

Les affrontements armés peuvent aussi priver les femmes de soins de santé maternelle et néonatale. En juin 2026, une nouvelle flambée de violences à Cité Soleil et notamment autour de la maternité Isaïe Jeanty, soutenue par MSF, a causé l’interruption des soins pendant plusieurs semaines.

Un système de santé à bout de souffle

Même lorsqu’une personne parvient à se déplacer, rien ne garantit qu’elle trouvera une structure capable de lui offrir les soins dont elle a besoin. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), seuls 26 % des établissements de santé en Haïti sont encore pleinement fonctionnels. Les autres ont fermé, été pillées, ou fonctionnent au ralenti.

« Les petits hôpitaux de mon quartier ont été détruits et tout ce qui s’y trouvait a été pillé », explique Rosemie*, une résidente de Cité Soleil. Âgée de 76 ans, elle a été hospitalisée plusieurs jours à l’hôpital de MSF. Elle a découvert récemment qu’elle est diabétique et son état s’était dégradé. Lorsqu’elle s’est rendue en consultation, elle ne pouvait plus marcher. La maladie l’avait considérablement affaiblie et amaigrie.

Illustration d’une consultation dans une installation de MSF à Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

« Le budget du ministère de la Santé est très limité et la crise humanitaire haïtienne est sous-financée à l’international depuis des années », poursuit Sara Chateau. En conséquence, il est très difficile, voire impossible, de transférer les cas les plus graves vers l’hôpital de MSF à Cité Soleil.

« Dans ce contexte, les personnes atteintes d’une maladie chronique ont peu de chances de pouvoir poursuivre leur traitement. En cas de complication grave, leur vie peut être menacée. »

Les maladies chroniques, première cause de mortalité en Haïti

« Pendant la fermeture de l’hôpital de MSF, je n’avais nulle part où me faire soigner », explique Maryse*, qui souffre de diabète et d’hypertension. « Je n’ai pas les moyens d’aller dans un hôpital privé ni même d’acheter mes médicaments. »

Illustration de Maryse, une femme âgée atteinte de maladies chroniques à Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

Les gens atteints de maladies chroniques nécessitent un suivi et un traitement réguliers tout au long de leur vie. « Accéder à des soins peut s’avérer très compliqué dans le contexte haïtien », explique le Jérôme Fritsch, responsable des activités médicales de MSF à l’hôpital de Cité Soleil. « Des maladies comme le diabète, l’hypertension, l’asthme ou l’épilepsie nécessitent des médicaments souvent coûteux, parfois introuvables en pharmacie en raison des problèmes d’approvisionnement. »

Aux urgences de l’hôpital de MSF à Cité Soleil, les équipes médicales reçoivent en moyenne 30 personnes chaque jour. Environ 10 % d’entre elles arrivent en état de crise aiguë liée à une maladie chronique. Les symptômes varient selon la maladie, mais toutes ces personnes arrivent dans un état grave et ont besoin d’un traitement rapide.

Illustration de la salle d’attente de l’hôpital de MSF à Cité Soleil, une commune de Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

Une fois stabilisées après leur hospitalisation, les personnes repartent avec des médicaments prescrits. « Des maladies comme le diabète, l’hypertension, l’asthme ou l’épilepsie nécessitent des médicaments souvent coûteux, parfois introuvables en pharmacie en raison des problèmes d’approvisionnement », poursuit Jérôme Fritsch.

Selon l’OMS, les maladies chroniques sont la première cause de mortalité en Haïti. Toutefois, les équipes de MSF constatent peu de décès liés aux maladies chroniques à l’hôpital de Cité Soleil. La plupart des décès surviennent en dehors des structures de santé, en raison des problèmes d’accès déjà évoqués ou parce que leur état de santé ne le permet pas.

Depuis mars 2026, MSF a établi un partenariat avec la Fondation Haïtienne de Diabète et de Maladies Cardio-Vasculaires (FHADIMAC). Ce partenariat permet d’offrir un suivi d’un an à certaines personnes atteintes d’hypertension ou de diabète.

« Pour être inscrits à ce programme, les gens doivent d’abord avoir été admis aux urgences de MSF pour une crise liée à l’une ou l’autre de ces maladies », explique Jérôme Fritsch. « Nous espérons que ce partenariat pourra permettre de briser le cycle dans lequel ces gens sont enfermés : urgences, stabilisation, hospitalisation, retour au domicile, difficulté à se soigner et retour aux urgences. »

Illustration d’une femme qui achète des médicaments dans une pharmacie de Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

Toutefois, les complications liées aux maladies chroniques nécessitent des soins spécialisés parfois indisponibles dans la capitale haïtienne. Faute de suivi, une personne souffrant d’hypertension peut être atteinte d’un accident vasculaire cérébral, une situation pour laquelle il n’existe pratiquement aucune solution dans la capitale.

Le coût de la vie et la stigmatisation, des obstacles supplémentaires à l’accès aux soins

La récente flambée des prix de l’essence a entraîné une hausse générale des coûts, dont les transports. Cette augmentation du coût de la vie entretient le cycle de la pauvreté pour les personnes à faible revenu. « Nos soins sont gratuits. Mais pour certaines communautés, le coût du transport devient un obstacle à lui seul. Une course en mototaxi pour se rendre à l’hôpital peut coûter autour de 100 gourdes, soit environ 1 $ canadien. Une somme que certaines personnes ne peuvent pas se permettre », explique François Batistin, coordonnateur de projet adjoint de MSF à Cité Soleil.

Illustration d’une personne assise à l’arrière d’une mototaxi dans les rues de Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Vicky Onélien

À cela s’ajoute la forte stigmatisation dont souffrent les communautés locales, en raison de leur simple appartenance à la commune. « Les gens de Cité Soleil ont peur de se rendre dans d’autres communes », poursuit-il. « Pourtant, il s’agit de la commune la plus peuplée de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Mais elle reste largement abandonnée par l’État, car elle a mauvaise réputation en raison du contrôle exercé par les groupes armés. »

Depuis plusieurs années, Haïti est confronté à une crise multidimensionnelle profonde. À Cité Soleil, où vivent environ 300 000 personnes avec un accès limité aux services essentiels, les besoins médicaux restent immenses. « Les gens ont des difficultés à sortir de la commune pour se faire soigner ailleurs. À l’inverse, des personnes venant d’autres communes prennent le risque de se rendre à Cité Soleil pour recevoir des soins à l’hôpital de MSF. Elles y trouvent des médicaments de qualité et des soins gratuits », ajoute François Batistin.

Depuis quinze ans, les équipes de MSF ont constamment adapté leurs activités à l’évolution de la crise. Cependant, elles ne peuvent pas, à elles seules, répondre aux conséquences de la dégradation du système de santé. Tant que les personnes devront risquer leur vie pour consulter ou poursuivre un traitement, garantir des soins accessibles, continus et de qualité restera une urgence humanitaire majeure.

* Les noms ont été modifiés pour protéger la vie privée.