Soudan : l’indifférence face à la crise soudanaise
Dans un monde qui a en grande partie détourné le regard, qui raconte l’histoire du Soudan?
Lorsque nous avons soulevé cette question à un collègue soudanais de Médecins Sans Frontières (MSF), la réponse est venue avant même que nous ayons fini de poser la question : « C’est nous, les Soudanais et les Soudanaises, qui racontons notre histoire au monde entier. »
Quatre ans de guerre, c’est plus de 1 200 jours de conflit. Malgré l’ampleur de la crise au Soudan, la situation a reçu peu d’attention de la communauté internationale. Les conséquences de cette guerre pour des millions de personnes restent largement ignorées. Comme l’a clairement exprimé un membre du personnel de MSF au Soudan, cela témoigne d’une « indifférence internationale délibérée face à la guerre au Soudan ».

Dans le but de raconter l’histoire du Soudan, MSF a collaboré avec un réseau d’artistes en illustration du magazine soudanais Khartoon. Certains membres ont été déplacés ou vivent comme personnes réfugiées au sein de la diaspora.
Ensemble, ces artistes dépeignent les réalités humanitaires du Soudan à travers l’art. Leur travail s’adresse directement aux Soudanais et aux Soudanaises, tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur.
« Je crois que l’art aide les gens parce qu’il leur donne le sentiment que quelqu’un les comprend, que quelqu’un est à leurs côtés », explique Nader Jenni, illustrateur et rédacteur pour le magazine Khartoon. « Parfois, une simple illustration exprime ce que les grandes conférences internationales ne parviennent pas à dire. Sur le plan humain, l’art peut atténuer la dureté de la tragédie, même pour une seule personne, quelque part, et c’est exactement ce qui me motive à continuer. »

Au Soudan, les artistes occupent une place particulière dans la vie publique. Une illustration permet depuis longtemps aux gens d’exprimer des sentiments et des expériences qu’il peut être difficile de communiquer avec des mots.
Dans cette série collaborative, des artistes dépeignent les réalités de la guerre au Soudan. Ils illustrent notamment la faim, les épidémies, les besoins en matière de santé mentale et les difficultés d’accès aux soins. Les artistes s’appuient sur des dictons, des expressions et des proverbes soudanais pour raconter ces réalités. Des dictons comme « le réconfort, c’est la moitié du remède » et « la patience est le premier pas vers la guérison » utilisent des termes familiers et courants pour parler d’un médecin ou d’une médecin. Parmi eux figurent « hakim » (le sage) et « baseer » (celui ou celle qui voit clairement).
Chaque illustration aborde une question humanitaire. Elle s’appuie sur des données recueillies dans le cadre des projets menés au Soudan, où MSF est présente depuis plus de 40 ans.
« L’art est un moyen puissant d’exprimer les réalités humanitaires, car il transforme la souffrance et les chiffres en images et en émotions que tout le monde peut comprendre », explique Akram Abdo, l’un des illustrateurs ayant contribué à la série. « En tant qu’artiste soudanais, je crois que l’art peut attirer l’attention sur des enjeux comme le choléra et la malnutrition d’une manière simple et qui touche les gens de près. »

Un espace ravagé par la guerre
Le talent artistique est également présent au sein même des équipes de MSF.
Narin Fandoglu, conseillère aux opérations chez MSF, s’est rendue deux fois au Soudan l’année dernière et a été témoin de la vie dans les rues de Khartoum et au Darfour. « L’illustration est devenue pour moi un moyen de ralentir, de gérer mes émotions et de continuer à avancer », explique-t-elle.
Ce que Narin choisit de créer vient naturellement : un marché de rue, un kiosque à café devant une maison partiellement détruite ou une cruche d’argile commune que le voisinage remplit. Elle dessine également les anciennes pyramides du Soudan, un patrimoine que beaucoup de personnes à l’extérieur du pays ignorent.
Ses illustrations nous rappellent que la réalité du Soudan va bien au-delà d’une simple guerre. Elles montrent aussi que le manque d’attention accordé à cette crise par le public se reflète dans les lacunes de la réponse humanitaire internationale.
Narin souligne également l’importance pour les artistes au Soudan de raconter leurs propres histoires :
« L’une des conséquences de la guerre est que les artistes, ainsi que les conteurs et conteuses, ont perdu l’espace nécessaire pour raconter leurs propres histoires. Lorsque des personnes extérieures parlent en leur nom, elles mettent souvent l’accent sur des récits de “victimisation”. C’est pourquoi la collaboration de MSF avec les artistes du magazine Khartoon est si importante : elle leur redonne l’espace que la guerre leur a volé. »
Les réalités vécues qui se cachent derrière les illustrations
Lorsque la guerre a éclaté en 2023, MSF a renforcé ses activités pour répondre à des besoins de plus en plus importants. Nous avons offert des soins de maternité, des traitements contre la malnutrition, des services de santé sexuelle et reproductive, ainsi qu’un soutien en santé mentale.
Au Soudan, personne n’est à l’abri de la guerre. Selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, près de 12 millions de personnes sont toujours déplacées, à l’intérieur du pays ou dans les pays voisins. Le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires indique qu’environ 33,7 millions de personnes au Soudan ont besoin d’assistance humanitaire. L’Organisation mondiale de la Santé indique que plus du tiers (37 %) des établissements de santé du pays ne sont toujours pas opérationnels, privant ainsi un grand nombre de communautés d’un accès aux soins essentiels.
Alors que la violence s’intensifiait, de nombreuses organisations internationales se sont retirées du Soudan pour des raisons de sécurité ou en raison de réductions de financement. Ce retrait a encore réduit l’accès aux soins pour des communautés qui disposaient déjà de services insuffisants.

Sign: Centre de traitement du choléra de Médecins Sans Frontières (MSF)
« Nous devons nous déplacer d’un endroit à un autre et ne trouvons pas d’eau potable. Comment pouvons-nous nous protéger des maladies sans eau? »
Ceux et celles que les balles n’ont pas tués peuvent être tués par la maladie. En l’absence d’accès aux soins de santé.
« Les illustrations offrent à l’artiste comme au grand public une lueur d’espoir, même lorsqu’elles abordent la maladie, le déplacement forcé et la guerre », explique Mustafa Kiobi, un autre illustrateur ayant participé à la série.
« Je souhaite que mon travail touche nos concitoyens et concitoyennes partout au Soudan, afin de semer l’espoir et d’apaiser un peu leurs souffrances. »
Une image ne changera peut-être pas le monde, mais elle peut témoigner des difficultés rencontrées pour accéder aux besoins essentiels. Elle peut aussi faire connaître cette réalité à des personnes qui n’y prêtaient peut-être pas attention.
« Pour moi, l’art n’est pas une solution à tous les problèmes, mais il ouvre une porte : il rend cette réalité visible », explique Amani Al-Zein, illustratrice et conceptrice au magazine Khartoon. « Se tourner vers l’art permet de transmettre plus directement des messages humanitaires. »
Alors, qui raconte l’histoire du Soudan?
La collaboration de MSF avec le magazine Khartoon vise à redonner aux artistes en illustration au Soudan un espace pour raconter leur pays. À travers leurs œuvres, ces artistes dépeignent les souffrances, la résilience et l’humanité des Soudanais et des Soudanaises.
« Nous ne pouvons pas mettre fin à la guerre avec des illustrations, mais nous pouvons refuser de détourner le regard », affirme Narin Fandoglu.