Portraits de Khadija et de son fils (à gauche), Hussein (au centre) et Hajje (à gauche). Liban, 2026. © MSF
PARTAGEZ

Liban : témoignages de gens du district du Chouf

Des personnes racontent aux équipes de MSF comment l’escalade du conflit au Moyen-Orient a bouleversé leur vie, dans un contexte de déplacements massifs et de bombardements israéliens incessants.

Depuis le 2 mars, le conflit au Liban s’est considérablement intensifié. Les frappes aériennes israéliennes, qui se sont multipliées dans le sud du pays et dans la banlieue de Beyrouth, ont tué et blessés de nombreuses personnes. Elles ont aussi provoqué des déplacements massifs. Selon les autorités locales, plus d’un million de personnes ont été déplacées de force au Liban en un peu plus de deux semaines.

Cette escalade survient après 15 mois d’un soi-disant cessez-le-feu qui ne s’est jamais traduit par une réelle sécurité pour les personnes civiles. Les attaques et les incursions israéliennes se sont poursuivies tout au long de cette période.

Médecins Sans Frontières (MSF) a lancé une intervention d’urgence à l’échelle nationale pour répondre aux besoins humanitaires dans le pays. Nos équipes offrent des soins dans des cliniques mobiles, distribuent des articles de première nécessité et apportent leur soutien aux hôpitaux, aux centres d’accueil et aux services de soins de santé primaires.

Les ordres de déplacement forcé à grande échelle, associés aux frappes et incursions incessantes, obligent les familles à fuir à plusieurs reprises, souvent au cœur de la nuit et sans endroit sûr où aller. De nombreuses personnes se retrouvent bloquées dans les rues ou piégées dans leur ville. Certaines sont retournées dans des zones menacées par les tirs israéliens, faute d’options sûres pour se mettre à l’abri, pour vérifier l’état de leur maison ou récupérer des articles de première nécessité.

Des milliers de familles ont trouvé refuge dans le district du Chouf, près du Liban du Sud. MSF y a mis en place des cliniques mobiles d’urgence et apporte son soutien aux centres d’accueil pour répondre aux besoins de santé et de base les plus urgents. Bon nombre de familles que nous rencontrons là-bas ont été déplacées à maintes reprises, en particulier les mères et les enfants. Outre leurs besoins médicaux immédiats, elles sont accablées par l’épuisement et la peur.

Portrait de Hussein, un homme déplacé à Anout, dans le district du Chouf. Liban, 2026. © Emin Ozmen/Magnum Photos

L’histoire de Hussein

Hussein se souvient de l’heure exacte à laquelle sa famille a quitté Bint-Jbeil. C’était à 3 heures du matin, pendant le suhour, le repas que les personnes musulmanes prennent à l’aube avant le début du jeûne lors du ramadan. Ce qui aurait dû être un trajet de 90 minutes jusqu’à Saïda s’est transformé en un périple de 17 heures à la recherche d’un lieu sûr.

Il a voyagé avec sa femme et ses trois filles, avançant au rythme d’une circulation très dense. En arrivant enfin à Saïda, leur épuisement était tel que le sommeil ne pouvait pas apporter de soulagement.

Les trois premières nuits, ils n’avaient nulle part où aller. Ils ont dormi dans leur voiture, se réveillant courbaturés et affamés. Hussein souffrait du dos et avait mal aux jambes. Autour d’eux, d’autres familles faisaient de même, cherchant à rendre cette situation provisoire supportable.

Hussein vit avec une paralysie partielle et a besoin d’une attelle de jambe pour marcher. Il y a tout juste trois semaines, après avoir économisé pendant des mois, il a été équipé d’un nouvel appareil censé soulager sa douleur. Dans la précipitation de la fuite, il l’a laissé derrière lui. Lorsqu’il en parle, il serre les lèvres avec amertume.

La famille de Hussein porte un fardeau plus lourd que celui du déplacement. Deux de ses filles sont veuves. Leur deuil était déjà pesant, et la guerre l’a alourdi encore davantage. Son beau-fils, autrefois professeur d’université, n’a plus été en mesure de travailler à cause de la guerre.

Avant tout cela, Hussein était directeur d’école. Il parle de l’école comme on parle de quelque chose de sacré : la routine, le sens, l’avenir. Mais son corps a lui aussi été marqué par les épreuves. Il vit avec une paralysie partielle et s’appuie sur une attelle de jambe pour marcher. Il y a tout juste trois semaines, après des mois d’économies, on lui a ajusté un nouvel appareil censé soulager sa douleur.

Dans la précipitation de la fuite, il l’a laissé derrière lui. Lorsqu’il en parle, il serre les lèvres avec amertume. Après un bref silence, il expire et dit doucement : « C’était le destin. »

Aujourd’hui, la famille loue un garage ouvert qui loge huit personnes, un endroit qui n’a jamais été conçu pour être un foyer. Ils essaient d’aménager des coins pour dormir, pour avoir un peu d’intimité, pour préserver leur dignité, mais l’espace n’offre que très peu de tout cela.

Les pensées de Hussein restent à Bint-Jbeil. Certains membres de sa famille s’y trouvent encore. La maison de l’une de ses filles a été détruite par les bombardements israéliens. Il n’a aucune nouvelle de sa propre maison.

Au milieu de cette incertitude, Hussein fait ce que font de nombreux parents en temps de crise : il vit au jour le jour en fonction des besoins de sa famille et garde espoir de retourner bientôt à Bint-Jbeil.


L’histoire de Khadija

Khadija n’a pas emporté de valise avec elle. Elle est partie en tenant ses enfants par la main, poursuivie par le bruit des bombardements israéliens.

Vers 3 heures du matin, le lundi 2 mars, Khadija a fui Ebba, dans le district de Nabatiyeh, avec son mari, sa fille Sanaa et son fils Ali. Dans l’obscurité, les routes étaient encombrées de voitures et résonnaient sous les détonations des frappes aériennes. Ce qui aurait dû être un court trajet vers la sécurité s’est transformé en une longue épreuve de plusieurs heures. Leur anxiété augmentait chaque fois que la nuit s’éclairait au loin. À midi, ils ont atteint Anout, dans le district du Chouf, épuisés, affamés et ne sachant pas ce que l’avenir leur réservait.

Ils se sont dirigés vers une école qui avait été désignée comme refuge collectif, mais les portes étaient encore fermées. Ils ont attendu dehors jusqu’à 17 heures, assis près d’autres familles dans la même situation. Lorsque le refuge a enfin ouvert, la réalité à l’intérieur était accablante : trois familles, jusqu’à 17 personnes, partageant une seule pièce. Khadija a essayé d’imaginer ses enfants y dormir, y vivre, y être des enfants. Elle n’y est pas parvenue.

Ils sont partis.

Cette nuit-là, la famille a trouvé une solution de fortune : un conteneur métallique reconverti dans une pépinière. C’était un petit espace où ils pouvaient au moins respirer. Son mari a commencé à travailler à la pépinière, acceptant des petits boulots en camion quand il le pouvait, pour essayer de subvenir aux besoins de sa famille.

La vie à l’intérieur du conteneur est une lutte constante contre le manque de ressources. La famille transporte de l’eau pour se laver et faire le ménage. La nuit, ils s’éclairent avec une petite lampe à piles ou des bougies. Même les gestes les plus simples, comme se laver, cuisiner et dormir, demandent plus d’efforts qu’auparavant. Et plus rien ne semble temporaire désormais.

Khadija s’efforce de maintenir la cohésion de la famille. Son mari est diabétique. Elle-même prend des médicaments pour traiter un trouble nerveux apparu après deux années de stress – un stress apparu avec la guerre et qui n’a fait que s’aggraver avec le déplacement.

Les enfants ne vont pas à l’école. Ali est agité, débordant d’énergie qu’il ne sait pas où canaliser. Sa mère le qualifie d’« hyperactif », mais elle voit avant tout un garçon qui avait autrefois une routine, des amis, et une journée normale, et qui n’a plus aujourd’hui qu’à attendre.

Sanaa parle de l’école comme si elle existait encore quelque part, intacte. Son bureau Barbie rose et bleu lui manque. C’est l’éducation physique qui lui manque le plus : courir, bouger, rire. Son sport préféré est le basketball. À présent, lorsqu’elle entend des frappes aériennes, son corps se raidit. Sa mère dit qu’elle se ronge les ongles jusqu’à ce que la peau autour se déchire.

Khadija essaie de maintenir la cohésion de la famille. Son mari est diabétique. Elle-même prend des médicaments pour un trouble nerveux apparu après deux ans de stress – un stress qui a commencé avec la guerre et qui n’a fait que s’aggraver avec le déplacement. « Je ne sais pas où aller si mon état s’aggrave. »

Néanmoins, elle sourit et remercie souvent Dieu, s’empressant de rassurer les autres. L’épuisement se lit dans ses yeux, tandis que la peur semble s’être ancrée durablement en elle.

MSF s’inquiète de l’escalade du conflit au Moyen-Orient | Apprenez-en plus

Deux membre de l’équipe de MSF procède à une consultation médicale dans la ville d’Anout, où de nombreuses familles déplacées par les attaques israéliennes dans le sud du Liban ont trouvé refuge. Liban, 2026. © Emin Ozmen/Magnum Photos

Dans les moments de calme, quand les bougies sont éteintes, Khadija s’accroche au moindre espoir : que ses enfants retournent en classe, que son mari reçoive ses médicaments, que sa famille soit à nouveau réunie et qu’un jour, « chez soi » redevienne autre chose qu’un simple refuge.

Le reste de leur famille est dispersé à travers le pays, leurs proches ayant trouvé refuge à Saïda, Barja et Beyrouth. Tout le monde est ailleurs et personne n’est vraiment en sécurité. Khadija dit qu’elle a l’impression que le Liban est devenu une carte de haltes provisoires.

Pourtant, chaque matin, elle se réveille et fait ce que font toutes les mères : elle va voir ses enfants, fait l’inventaire de ce qu’il leur reste et organise la journée en fonction de ce qui manque. À l’intérieur du conteneur, on voit bien que quelqu’un a essayé d’y créer un foyer : un sol balayé et propre, un poêle à bois et des vêtements soigneusement pliés dans un coin. Khadija essaie de paraître calme lorsqu’elle dit à ses enfants que tout ira bien.

Dans les moments tranquilles, quand les bougies sont éteintes, Khadija s’accroche au moindre espoir : que ses enfants retournent en classe, que son mari ait ses médicaments, que sa famille soit à nouveau réunie et qu’un jour, « chez soi » soit à nouveau autre chose qu’un simple endroit où se cacher.


L’histoire de Hajje

Hajje est originaire de Yater, une ville située dans les montagnes du sud du Liban.

Son périple vers la sécurité à Anout a été semé d’embûches. Comme beaucoup d’autres, elle a passé des heures sur la route, dormant assise par intermittence dans la voiture, sans trouver le repos.

Aujourd’hui, 23 personnes vivent dans une salle de classe d’une école transformée en refuge collectif. Elles essaient de dormir malgré le manque d’oreillers, de matelas et de couvertures.

Les forces israéliennes ont frappé sa maison à Yater. La perte est énorme, mais Hajje parle de retour avec une détermination inébranlable. Elle l’appelle simplement « la terre », avec une tendresse affectueuse. Comme la plupart des gens qui viennent du sud, elle est fière, déterminée et attachée à cette terre.

À la clinique, cette même détermination transparaît dans de petits moments. Le médecin lui demande de rester pour une deuxième prise de tension artérielle, car la première était trop élevée. Hajje lève la tête, les yeux brillants de défi, et dit fermement : « le diabète a essayé de m’abattre, mais n’y est pas parvenu. L’hypertension n’y parviendra pas non plus. »