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Nourrir l’espoir malgré la désolation

Naomie Lubin
Sage-femme MSF Haïti

Les gens qui nous soutiennent nous demandent souvent comment entretenir l’espoir dans un monde confronté à tant de violence, de souffrance et de division. À travers notre campagne « Nourrir l’espoir », nous partageons les témoignages de personnes inspirantes qui travaillent dans le domaine de la santé. Leur travail quotidien et cet espoir qui leur reste, contre toute attente, constituent en soi la plus vibrante des réponses.  

Naomie Lubin est sage-femme. Elle travaille pour Médecins Sans Frontières depuis le 14 mars 2006. Après avoir occupé différents postes et participé à divers projets, elle est devenue sage-femme superviseure. Aujourd’hui, Naomie travaille auprès des femmes à la maternité Isaïe Jeanty, dans l’un des quartiers les plus redoutables de Port-au-Prince. 

La maternité où j’exerce est celle où je suis moi-même née. Elle se trouve désormais au carrefour des quartiers les plus chauds de Cité Soleil. Chaque jour, je traverse des zones dangereuses. Des gens lourdement armés y circulent librement. On entend des coups de feu. Des explosions. Mais on s’y fait. Et le matin, j’arrive en forme, enthousiasme à l’idée de voir les femmes, les enfants, les collègues et de me donner à fond. Oui, à fond malgré tout.  

La violence ici est redoutable. Mais l’espoir nous permet de continuer. C’est une forme de résilience. Une conviction profonde que si on continue de donner le meilleur de nous-mêmes, nous aurons un impact sur la vie des gens, et des femmes en particulier. Chaque fois que c’est possible, j’essaie de donner la meilleure version de moi-même. 

À tout moment, nous recevons des femmes qui ont subi des violences physiques ou sexuelles. Des femmes blessées. Des jeunes filles. Des écolières en grossesse précoce. Des travailleuses du sexe. Des femmes qui ont eu recours à des avortements à risque et qui arrivent avec des complications. Nous leur offrons des soins d’urgence, un endroit sûr où donner naissance, du soutien en matière de planification familiale. Une grande partie des femmes que nous recevons ici et à la maternité sont battues, maltraitées, humiliées, bafouées dans leurs droits les plus fondamentaux. Elles arrivent avec toute cette charge. Comme un lourd paquet qu’elles portent et qu’elles tentent de déposer. Chaque fois, j’essaie de leur apporter du réconfort et de la dignité, à travers des gestes simples, comme celui de les toucher, de poser ma main sur leur épaule.  

Je me souviens entre autres de cette jeune femme qui avait une blessure à la base du cou. Je lui posais des questions pour comprendre ce qui lui était arrivé, elle m’a dit qu’elle avait reçu un projectile. J’ai touché, et j’ai senti que le corps étranger était encore là. J’ai dit « oh… » et j’ai mis ma main sur son épaule, comme ça. Puis elle a commencé à pleurer, et à hurler, à hurler. Je ne sais pas ce que cette femme vivait, je ne savais rien d’elle, mais j’étais peut-être la première personne à lui parler ainsi, à la toucher humblement. J’ai mis ma main, pour lui dire que je suis désolée de ce qui lui arrive. Qu’elle n’est pas responsable, qu’elle n’a pas à vivre ça. C’est un très beau geste de faire savoir à la personne qu’elle n’est pas seule, qu’il y a de l’espoir. Une forme d’humanité. 

Naomie Lubin, sage-femme pour Médecins Sans Frontières, offre des soins à Modeline, une mère qui a accouché la veille à la maternité Isaïe Jeanty de Port-au-Prince. Haïti,  2026. © Marx Stanley Léveillé/MSF

C’est la même chose pour les femmes qui arrivent ici après avoir survécu à des agressions. Nous avons de l’autre côté une clinique qui s’appelle Pran Menm, c’est-à-dire « Prends ma main », en créole. Cette clinique est destinée aux jeunes filles et aux femmes survivantes. Nous ne pouvons pas leur servir de repas, mais elles peuvent avoir un thé, une collation pour soulager un peu leur faim. Notre objectif est de rétablir leur dignité. Elles peuvent prendre un bain. Se laver de la boue et du sang. Se changer, recevoir des vêtements propres, des chaussures parfois.  

Dans les moments les plus difficiles, je prie en silence et je fredonne cet air que vous connaissez peut-être : 

Lessentiel cest dêtre aimé 

Le reste importe peu, la seule vérité 

Cest de compter pour quelquun quoi quil puisse arriver 

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Le niveau d’insécurité en Haïti est alarmant. C’est vraiment difficile, notamment pour les femmes et les jeunes filles. Mais même si plusieurs ne comprennent pas que je sois encore là, il faut bien que des gens restent. Il faut bien continuer, parce qu’il y aura toujours des femmes enceintes, il y aura toujours des femmes blessées ou malades.  

Naomie Lubin, sage-femme pour Médecins Sans Frontières, s’entretient avec deux collègues dans le service de post-partum de la maternité Isaïe Jeanty à Port-au-Prince. Haïti, 2026. © Marx Stanley Léveillé/MSF

Les nations, nous tous et toutes, vous tous et toutes, avons un devoir de plaidoyer à l’égard de la situation en Haïti, parce que notre voix à nous est rarement entendue. Les gens doivent certes dénoncer l’inacceptable, mais il faut aussi contribuer collectivement à reconstruire l’image du pays. Chaque fois qu’on parle d’Haïti, on montre la pauvreté, l’insalubrité, la criminalité. Mais il y a aussi la campagne, il y a les ruisseaux, les collines, il y a les oiseaux. Il y a d’autres types de richesses, nous ne sommes pas qu’un pays pauvre. Nous devons valoriser Haïti sous un autre angle. Briser ce cercle qui nous emprisonne dans la violence.  

Lorsqu’une femme accouche, je me dis toujours qu’elle et l’enfant qu’elle porte sont des VIP qui doivent être accueillis dans les meilleures conditions possibles. Avec beaucoup d’affection et d’amour. Parce qu’il y a trop de violence ici. Chaque naissance est une occasion d’accomplir autre chose. De refuser l’inacceptable. D’ouvrir une brèche pour l’avenir.  

Je ne peux pas dire : « Aujourd’hui je vais essayer de convaincre 10 femmes, 15 femmes, qu’il y a de l’espoir, qu’il faut garder espoir de voir renaître notre pays. » Alors je pose des gestes simples. Je sème des graines. Je ne sais pas ce qui va en sortir, mais je les sème, à la volée. Peut-être que certaines fleuriront et porteront des fruits. Ce sont ces quelques fleurs qui continueront de nourrir l’espoir.  

Naomie Lubin, sage-femme pour Médecins Sans Frontières à la maternité Isaïe Jeanty de Port-au-Prince, sourit en tenant un nouveau-né dans ses bras, quelques heures après sa naissance. Naomie est elle-même née dans cette même maternité. Haïti,  2026. © Marx Stanley Léveillé/MSF

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