Nourrir l’espoir malgré la haine
Les gens nous demandent souvent comment entretenir l’espoir dans un monde confronté à tant de violence, de souffrance et de division. À travers notre campagne Nourrir l’espoir, nous partageons les témoignages de personnes inspirantes qui travaillent dans le domaine de la santé. Leur travail quotidien et cet espoir qui leur reste, contre toute attente, constituent en soi la plus vibrante des réponses.
Mercedes Alarcón est médecin pour Médecins Sans Frontières (MSF) au Mexique. Elle collabore avec l’équipe du centre de soins intégrés (CAI) à Mexico, où MSF offre des soins médicaux, des séances de psychologie et de la kinésithérapie aux personnes survivantes de violences extrêmes et de torture. Au Mexique, ce sont des personnes comme elle qui nourrissent l’espoir.
Il fait encore nuit et je pédale vers le CAI, tandis que le soleil se lève et que la ville s’anime. Je me faufile sous l’arc majestueux des jacarandas en fleurs qui bordent les rues. Leur parfum imprègne l’atmosphère de lavande. C’est le printemps.
Malgré cette scène matinale idyllique, je me prépare mentalement à affronter la journée qui m’attend. Bientôt, j’entendrai des récits glaçants de violences extrêmes et de tortures dans la salle de consultation du CAI. Les personnes survivantes ont enduré des cruautés que je n’aurais jamais pu imaginer : extorsion, meurtre, violences sexuelles, traite des êtres humains. Certaines d’entre elles me racontent avoir été contraintes d’assister à la torture de proches par des groupes criminels.
Ces derniers temps, le fardeau de ces récits me semble particulièrement oppressant. Je m’imagine avec un sac à dos immense tandis que je pédale, rempli à ras bord des témoignages des personnes que nous soutenons. Mes épaules ploient sous le poids. Il est facile de se sentir accablé et dépassé lorsqu’on écoute les récits détaillés de la haine et de la violence atroces qui poussent les gens à venir se faire soigner au CAI. Pourtant, je continue à pédaler.
En arrivant au centre, j’ouvre le portail d’entrée; tout est calme. De l’autre côté de la cour, une fresque murale recouvre l’un des murs. Elle a été conçue par des patientes et des patients ainsi qu’un artiste local. Elle regorge d’images représentant les différentes régions d’où viennent les gens : des fleurs pour le Mexique, des montagnes pour l’Amérique du Sud, un soleil pour l’Afrique. Quel que soit leur pays d’origine, ces personnes ont fui les abus et la violence, pour finalement se heurter à des épreuves similaires le long des périlleuses routes migratoires, puis à nouveau ici, à Mexico.

Le soleil brille haut dans le ciel, l’aire de jeux foisonne d’enfants et de leurs familles. Un groupe d’adultes se rassemble et discute à voix basse. Des liens d’amitié naissent ici, entre des individus unis par des expériences similaires. Réapprendre à créer des liens avec les autres fait partie du chemin vers la guérison.
Je prends moi-même mon pinceau pour exprimer mes sentiments, alors que je suis témoin des souffrances extrêmes qui m’entourent. Le monde m’apparaît sous des nuances de teintes et de textures. La tristesse revêt un violet profond, tandis que l’espoir se pare de lavande, comme les fleurs de jacaranda que je vois sur le chemin du travail.
À l’étage, les gens participent à une séance d’art-thérapie. Certains traumatismes peuvent sembler trop lourds à exprimer à voix haute. Pour cette raison, nous les invitons à dessiner ou à écrire. Un jeune garçon dessine une maison, un plat de chez lui qui lui manque désespérément.
De retour dans la salle de consultation, je m’entretiens avec une jeune fille qui a cessé de s’alimenter. Sa famille s’inquiète. Je pose mon stéthoscope sur sa poitrine. Elle m’avoue que son cœur a l’air triste. Mon cœur se brise.
Une femme que nous avons laissée sortir il y a quelques semaines revient au CAI. Elle a de nouveau survécu à une agression sexuelle. La dernière fois qu’elle était au centre, elle avait dessiné de magnifiques mandalas pour l’équipe. Cette fois-ci, il n’y a pas de mandalas. Son état physique se détériore, et elle est hospitalisée. Il semble que la violence ne s’arrêtera jamais.
Un tourbillon violet foncé m’enveloppe, menaçant de m’entraîner vers les profondeurs. J’ai froid, je suis épuisée. J’ai l’impression que le monde se fissure de l’intérieur. Les gros titres s’enchaînent : guerres, déplacements massifs, expulsions. Encore plus de violence. Encore plus de haine. Je comprends que l’on puisse avoir un sentiment d’impuissance face à tant de souffrance et d’indifférence.
Parfois, je ressens la même chose. Il y a des jours où je me dis qu’il serait tellement plus facile de détourner le regard, de ne jamais revenir dans un endroit où les aspects les plus sombres de l’humanité se révèlent à travers les récits et les blessures des personnes que je soutiens.
Je refuse pourtant de cesser de me soucier des autres. Je sais que, dans ce contexte de bouleversements mondiaux, l’attention et la compassion que je ressens sont tout sauf douces ou gentilles.


Dans un monde qui valorise de plus en plus l’indifférence ou la négligence, ma capacité à me soucier des autres représente un geste de résistance. À une époque où certaines des voix les plus puissantes disposent de mégaphones pour propager la haine et la division, mon espoir constitue ma manière de résister.
Mes collègues m’aident à affronter les journées sombres comme celle-ci. Nous nous rappelons mutuellement que, même si nous ne pouvons pas effacer la souffrance émotionnelle des gens, nous pouvons les soutenir et leur offrir un refuge. Grâce à de simples gestes au quotidien, nous constatons que notre espoir partagé peut être une force plus puissante que la haine.
Vous joindrez-vous à notre mouvement?
Au fil des semaines, je remarque une transformation chez la femme que nous avons réadmise au CAI. Sa santé s’améliore. Elle me tend un mandala aux couleurs vives qu’elle a peint lors d’une séance d’art-thérapie. Mon cœur s’envole.
Et puis, un autre signe d’espoir : une femme qui a survécu à des violences dévastatrices me parle enfin lors d’une séance de thérapie. Son visage s’adoucit d’un regard, signe que quelqu’un se sent enfin en sécurité. « Je peux enfin respirer à nouveau », me dit-elle. « Je peux laisser cette histoire ici. »
Soudain, mon téléphone vibre; c’est un courriel de la famille de la petite fille qui rencontrait des difficultés à manger. J’entends encore sa voix qui me suppliait de lui donner une sucette à la fin de chaque séance. J’ai reçu une photo de toute la famille, tout sourire, dans la neige. Tout le monde est en sécurité maintenant. Et la petite fille tient une sucette dans la main.
Le soir tombe. Le fardeau que je porte s’allège tandis que je pédale vers chez moi sous les jacarandas. Leur couleur tourbillonne autour de moi. J’éprouve soudain une certitude paisible : l’espoir est plus fort que la haine. Ici, l’espoir se nourrit sous les jacarandas.

