Amina Tahila et son bébé retournent à leur domicile dans la ville de Shinkafi après avoir quitté l’hôpital général soutenu par MSF. « Je conseille aux femmes de prendre bien soin d’elles-mêmes. Elles doivent toujours se rendre à l’hôpital pour se faire soigner, car l’hôpital prendra soin d’elles. » Nigeria, 2025. © Nnoli Amarachi
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Santé maternelle : « Je ne sais pas ce qu’elle deviendra. C’est une fille. »

Du Bangladesh à la République centrafricaine au Nigeria, les femmes sont confrontées à des risques évitables et potentiellement mortels lors de leur accouchement.

Les récits de femmes vivant dans des endroits reculés du monde montrent la similarité des difficultés qu’elles rencontrent d’un continent à l’autre pendant leur grossesse et leur accouchement. Ils montrent aussi à quel point ces difficultés pourraient, pour beaucoup, être évitées.

Trois femmes vivant dans des endroits très différents racontent les difficultés communes qu’elles rencontrent durant leur grossesse :

Hermina vit en République centrafricaine (RCA), Murjanatu dans le nord du Nigeria, et Sabera au Bangladesh.

Trois vies séparées par des milliers de kilomètres, mais rassemblées par les mêmes obstacles : être enceinte et lutter pour sa survie.

« J’ai marché de cinq à neuf heures du matin », raconte Hermina, son bébé enveloppé autour d’elle dans une couverture aux couleurs vives. « J’ai dû venir seule. Mes parents ne sont arrivés que le lendemain. Mon mari voulait venir, mais son vélo ne fonctionnait plus. » Elle a accouché à l’hôpital de Batangafo, dans le nord de la RCA. Certaines femmes s’y rendent, après avoir parcouru jusqu’à 100 kilomètres, pour y recevoir des soins durant leur grossesse.

« Dans de nombreux endroits où nous travaillons, les systèmes de santé peinent déjà à assurer un accouchement simple. Les coupes budgétaires dans l’assistance humanitaire qui s’annoncent ne feront qu’aggraver la situation. Des milliers de femmes et de nourrissons se retrouvent ainsi menacés. »

– Raquel Vives, sage-femme et experte en santé sexuelle et reproductive de MSF

Leurs récits se ressemblent, tout comme le diagnostic posé par les membres du personnel de santé qui s’occupent d’elles.

« Dans un premier temps, les difficultés sont liées à un manque d’accès aux soins obstétricaux, en raison du manque de centres de santé », résume Nadine Karenzi, responsable médicale de Médecins Sans Frontières (MSF) à Batangafo. « À cela s’ajoutent les distances entre les villages et les cliniques, l’absence de moyens de transport, l’insécurité et le coût des déplacements. »

Dans le même temps, certains centres de santé ferment en début d’après-midi. Et dans certains cas, à cause de l’insécurité, certaines structures de santé n’ont pas de personnel formé ni de médicaments.

Au nord du Nigeria, Murjanatu attend à l’hôpital général de Shinkafi, soutenu par MSF, avant d’être transférée vers un établissement spécialisé pour traiter sa forme grave d’anémie. Elle a attendu avant de consulter, en raison du coût, même pour une simple visite prénatale.

« Si tu n’as pas d’argent, tu ne peux pas recevoir de consultation », explique-t-elle. « Tu ne recevras aucune attention médicale si tu ne paies pas. »

Certaines femmes parcourent plus de 200 kilomètres jusqu’à Shinkafi pour obtenir les soins gratuits de MSF.

Hazera, une femme rohingya mère de neuf enfants, tient son bébé dans ses bras à l’hôpital mère-enfant de Goyalmara. Hazera y a accouché sans encombre et va pouvoir rentrer chez elle avec son bébé. Bangladesh, 2025. © Saikat Mojumder

« Certains maris permettent à leur femme d’aller à l’hôpital, d’autres non. »

Dans la ville de Cox’s Bazar, au Bangladesh, Sabera décrit une réalité similaire. « Il nous arrive de vendre des objets personnels ou d’emprunter de l’argent pour aller à l’hôpital en urgence. » Aujourd’hui, sur le point d’accoucher de son sixième enfant, elle évoque un obstacle très courant pour les femmes : « certains maris permettent à leur femme d’aller à l’hôpital, mais d’autres non. »

« Une femme peut souffrir chez elle, perdre du sang ou faire face à une complication grave, mais sans l’accord de son mari, elle ne peut pas se rendre à l’hôpital », explique Patience Otse, superviseure des sages-femmes de MSF à Shinkafi. « Parfois, le mari n’est même pas à la maison, alors elle doit attendre son retour. »

Pour Raquel Vives, sage-femme et experte en santé sexuelle et reproductive de MSF, les décès maternels restent largement invisibles. Pourtant, l’ONU rappelle que, toutes les deux minutes, une femme meurt d’une complication liée à sa grossesse ou à son accouchement.

« Ces drames ne sont pas une fatalité. La plupart pourraient être évités avec un accès aux soins en temps opportun », explique Raquel Vives. « L’essentiel, c’est que les femmes puissent accoucher dans une structure de santé disposant de personnel qualifié. Mais dans de nombreux endroits où nous travaillons, les systèmes de santé peinent déjà à assurer un accouchement simple. Les coupes budgétaires dans l’assistance humanitaire qui s’annoncent ne feront qu’aggraver la situation. Des milliers de femmes et de nourrissons se retrouvent ainsi menacés. »

« Les croyances aussi pèsent lourd. Si tu accouches chez toi, tu es une femme forte. Ce n’est pas le cas si tu vas à l’hôpital. »

– Patience Otse, superviseure des sages-femmes de MSF à Shinkafi

La majorité des complications menaçant la vie des femmes et des adolescentes sont évitables. Hémorragie, travail obstrué et infections figurent parmi les causes les plus fréquentes. L’hypertension non diagnostiquée peut aussi provoquer une éclampsie, une maladie potentiellement mortelle.

« Parfois, l’hypertension est liée au sentiment d’insécurité, à la peur et à l’anxiété », explique Madina Salittu, sage-femme à l’hôpital général de Shinkafi. « De nombreuses femmes n’ont pas accès aux soins prénataux, et personne ne surveille leur tension. »

L’anémie est un autre facteur de risque majeur. « Sur 90 femmes enceintes hospitalisées, 70 sont anémiques. Cela augmente les besoins en matière de transfusion sanguine », note Patience Otse.

À Batangafo, Alida attend son troisième enfant à la Bignola, un centre d’accueil pour les femmes enceintes. Mis en place par MSF à côté de l’hôpital, il accueille les patientes à risque afin qu’elles puissent obtenir des soins en cas d’urgence. Au-delà des enjeux médicaux, Alida évoque la stigmatisation : « certaines personnes se moquent de celles qui viennent au centre d’accueil et les rejettent. Pour moi, ma santé est plus importante que leur opinion », dit-elle.

« Les croyances aussi pèsent lourd », ajoute Patience Otse. « Si tu accouches chez toi, tu es une femme forte. Ce n’est pas le cas si tu vas à l’hôpital. »

Abdulrasheed Mohammed, membre du personnel de MSF, s’occupe d’un nouveau-né au service de soins intensifs néonatals de l’hôpital général de Shinkafi. Nigeria, 2025. © Nnoli Amarachi

« L’une des causes de mortalité maternelle majeures, et pourtant les plus ignorées, reste l’avortement à risque », indique Raquel. « Même quand l’avortement n’engendre pas la mort, il laisse des séquelles à long terme, comme l’infertilité et des douleurs chroniques. Nous traitons régulièrement des femmes dans un état critique après un avortement réalisé par elles-mêmes ou par des personnes non formées, dans des conditions non hygiéniques. Dans tous les endroits où nous travaillons, les lois restrictives, la stigmatisation et le manque d’accès à la contraception poussent des femmes à avoir recours à des pratiques d’avortement dangereuses. »

La langue est aussi un autre frein. « De nombreuses femmes hésitent à venir à la Bignola par peur d’être moquées parce qu’elles ne parlent pas le Sango, la langue dominante », explique Emmanuelle Bamongo, sage-femme de MSF. C’était le cas d’Honorine, enceinte pour la dixième fois. Seules six de ses grossesses sont arrivées à terme. Installée à la Bignola dans l’attente de son accouchement, elle accouchera pour la première fois à l’hôpital.

À l’hôpital général de Shinkafi, soutenu par MSF, les sages-femmes du ministère de la Santé se préparent pour un accouchement. Nigeria, 2025. © Nnoli Amarachi

« Je veux rentrer chez moi avec mon bébé, et en bonne santé »

« Nous n’avons pas d’argent. Pour aller à l’hôpital, il faut des vêtements pour soi et le bébé. Nous ne pouvions même pas payer ça. Et je ne parle pas Sango », raconte Honorine.

Les complications de ses précédentes grossesses et les conseils du personnel de santé de son village l’ont incitée à venir au centre d’accueil.

« Avant, j’avais honte de n’avoir rien », révèle Honorine. « Mais après ce que j’ai vu, si je retombe enceinte, je ferai tout mon possible pour aller à l’hôpital. J’ai laissé tout le reste de côté, car je veux rentrer chez moi avec mon bébé, et en bonne santé. »

« Avant la création de ce centre d’accueil pour les femmes enceintes, de nombreuses femmes perdaient leur bébé en se rendant à des structures de santé trop éloignées », explique Ruth Mbelkoyo, employée de MSF. « Certaines ont même perdu la vie. Je me souviens d’une femme venue de Kabo, à 60 kilomètres d’ici. Ses trois premières grossesses s’étaient terminées par une fausse couche. Pour sa quatrième grossesse, elle est venue à l’hôpital et a pu accoucher en toute sécurité. »

Des employées de MSF dans un centre d’accueil pour les femmes enceintes. République centrafricaine, 2025. © Arlette Bashizi
Alida, une patiente hébergée au centre d’accueil de la Bignola de MSF. Elle était dans un état critique lorsqu’elle a été transférée à l’hôpital de Batangafo pour une transfusion sanguine. Elle attend désormais patiemment le jour de son accouchement. « Certaines personnes dénigrent les femmes qui viennent à la Bignola. Pour moi, ce qui est important c’est ma santé. » République centrafricaine, 2025. © Arlette Bashizi

En 2024, les équipes de MSF ont assuré plus de 1 000 accouchements par jour à travers le monde, soit 369 000 au total. Quinze pour cent d’entre elles ont eu lieu au Bangladesh, en RCA et au Nigeria. Toutefois, les activités de MSF sont loin de se limiter aux salles d’accouchement. MSF s’efforce de réduire les obstacles et l’accès tardif aux soins qui menacent la vie des femmes enceintes.

« Nous utilisons des modèles de soins décentralisés », explique Patience Otse. « Nos équipes ne peuvent pas toujours atteindre les femmes qui requièrent des soins. Alors nous travaillons avec des accoucheuses traditionnelles et des sages-femmes communautaires. Celles-ci peuvent assurer des accouchements et transférer les cas complexes vers des centres de santé primaire et vers cet hôpital. »

« Quand des complications surviennent, il est essentiel de réagir rapidement, car il n’est pas toujours possible de les anticiper », ajoute Raquel Vives.

« Les inégalités de genre aggravent encore ces risques. De nombreuses femmes n’ont ni l’autonomie, ni les ressources, ni le pouvoir de décision nécessaires pour accéder à des soins sûrs et en temps opportun. »

– Raquel Vives, sage-femme et experte en santé sexuelle et reproductive de MSF

« Ici [à l’hôpital général de Shinkafi], MSF répond à des demandes multiples : repas, médicaments et interventions chirurgicales. MSF assure aussi le transport aller-retour entre le domicile des patientes et l’hôpital, » explique Madina, une sage-femme de cet hôpital. Quand elles le peuvent, les équipes de MSF soutiennent les postes de santé isolés en organisant le transfert des femmes souffrant de complications. Pour ce faire, elles ont recours à un réseau de transport en motos qui fait la navette avec les zones les plus isolées.

« Pendant les consultations prénatales, nous essayons également de sensibiliser les patientes à la planification familiale », explique Dinatunessa, sage-femme à l’hôpital mère-enfant de Goyalmara, à Cox’s Bazar. « Nous parlons des avantages d’espacer les grossesses et des méthodes disponibles. Toutefois, certaines femmes ne reçoivent aucun soutien de leur mari. »

« La mortalité maternelle révèle toute une série de facteurs qui menacent la santé et les droits des femmes. Ces facteurs restent toutefois souvent dans l’ombre », déclare Raquel Vives. « Au-delà de l’impact évident sur la survie de leurs enfants, le décès de chaque mère aggrave encore davantage les risques pour la génération suivante. Les inégalités de genre ne font qu’empirer la situation : de nombreuses femmes n’ont ni l’autonomie, ni les ressources, ni le pouvoir de décision nécessaires pour accéder à des soins sûrs et en temps opportun. »

Après trois semaines passées à la Bignola et un accouchement en toute sécurité, Hermina sourit. Puis l’inquiétude revient et son visage se referme.

« Je ne sais pas ce qu’elle deviendra, » murmure-t-elle. « C’est une fille. »