Faire le choix de nourrir l’espoir
Par Sana Bég, directrice générale de Médecins Sans Frontières (MSF) Canada
Un matin de printemps, il n’y a pas si longtemps, le poids des crises mondiales m’a soudainement pris à la gorge, comme un étau. J’ai l’habitude de rester connectée aux fils de presse pour travailler et d’être confrontée aux pires nouvelles du monde, mais ce jour-là, devant le déferlement des informations cauchemardesques, j’ai eu l’impression d’étouffer.
À 9 h, un collègue au Soudan du Sud m’a écrit pour me dire qu’une attaque imminente avait contraint 17 000 personnes à fuir une ville, sans aucun endroit sûr où se réfugier. À 11 h, j’ai appris que la guerre au Moyen-Orient avait bouleversé la vie de nombre de mes collègues en Iran, au Liban, en Irak, en Syrie et en Palestine. À midi, je parcourais les articles sur des glissements de terrain meurtriers en République démocratique du Congo et les rapports faisant état d’un naufrage d’un bateau de personnes migrantes au large des côtes de la Turquie (en anglais seulement). La journée ne faisait que commencer, et je tremblais déjà de colère et de tristesse devant les vies si cruellement perdues ou brisées par les crises humanitaires qui font rage un peu partout.
À titre de directrice générale de Médecins Sans Frontières (MSF) Canada, je ne suis pas étrangère à la vague incessante de désespoir et d’horreur qui accompagne les guerres et les catastrophes dans le monde. Dans ma vie personnelle et professionnelle, j’ai été témoin du pire de ce que l’humanité a à offrir, tout en nourrissant la conviction profonde que le changement est possible.
Pourtant, ce jour-là, quelque chose s’est brisé en moi. J’ai verrouillé la porte de mon bureau, tiré les rideaux et pleuré comme je ne l’avais pas fait depuis longtemps.
Garder espoir face aux crises humanitaires qui nous accablent aujourd’hui, c’est comme courir un marathon sans ligne d’arrivée. Nous ne sommes pas faits pour gérer autant de chaos, de chagrin, d’indignation et de vertige moral. Avec de nouvelles tragédies qui font chaque jour la une des actualités, nous comprenons pourquoi le nombre de Canadiens et de Canadiennes aux prises avec des sentiments d’impuissance et d’apathie croît à un rythme effarant. Selon une enquête menée en 2025 (disponible uniquement en anglais), un quart des gens au Canada affirme que les actualités internationales contribuent à leur anxiété et à leur inquiétude quant à l’avenir. Après le coût de la vie, le logement et les préoccupations liées aux soins de santé, il s’agit là de la quatrième cause principale parmi les facteurs qui « empêchent les Canadiens et les Canadiennes de dormir ». Une autre enquête publiée par Affaires mondiales Canada a révélé que 12 % seulement des Canadiennes et des Canadiens estiment être en mesure d’avoir, à titre individuel, un impact significatif.
En dépit de tout cela, nous n’avons pas besoin d’enquêtes pour saisir le chagrin que plusieurs d’entre nous ressentent en parcourant les actualités internationales. Les signes d’un désarroi émotionnel collectif sont bien visibles tout autour de nous. Nous voyons des journalistes à l’étranger retenir leurs larmes, la voix tremblante, alors qu’ils et elles font état du nombre croissant de victimes à Gaza, au Soudan et ailleurs. Nous entendons des parents, à la sortie de l’école, échanger des stratégies pour expliquer les horribles tragédies du jour en termes plus doux à leurs enfants. Nous sentons cette lourde chape de fatigue nous accabler. Lors de nos trajets quotidiens. Lorsque nos téléphones vibrent dans nos poches pour faire état des plus récentes nouvelles. Ou encore, lorsque vous lisez dans un magazine que la directrice canadienne de l’une des plus grandes organisations humanitaires au monde est en train de pleurer dans son bureau.
Vous n’êtes pas la seule personne à éprouver des sentiments de fatigue et de désespoir.
Au milieu de tous ces moments de découragement où nous préférons le réconfort à la conscience, et où nous faisons défiler l’écran sans nous arrêter, l’espoir peut ressembler à un muscle atrophié qu’il nous faudrait remettre en action. Le choix de nous soucier de l’état du monde et de persister à croire que nos actions peuvent encore compter dans un contexte aussi lourd nous semble épuisant, inaccessible parfois. L’espoir a été longtemps considéré comme un sentiment faible et naïf. Aujourd’hui, pourtant, il peut être tout sauf cela : l’espoir est aussi un acte de résistance.
Chaque jour, je vois mes collègues incarner ce type d’espoir lorsqu’ils et elles se présentent pour prodiguer des soins médicaux au milieu de souffrances inimaginables. Je les vois trouver des moments de couleur dans la grisaille, de la poésie dans la prose, de la guérison dans le chagrin. Je vois cet espoir chez Khassan El-Kafarna, un chirurgien ukraino-palestinien qui garde la main ferme pour opérer des gens blessés, tandis que des drones vrombissent juste à l’extérieur des murs de son hôpital. Je le vois chez Naomie Lubin, une sage-femme haïtienne qui croise chaque jour la violence des gangs, alors qu’elle se rend au travail pour aider des femmes à donner naissance dans la même maternité où elle est née, il y a cinquante ans. Je le vois chez Mercedes Alarcón, une médecin du Mexique qui soigne des personnes qui ont survécu à la torture et à la violence, alors qu’elles fuyaient leur pays d’origine en quête de sécurité. Si Naomie, Mecedes et Khassan parviennent à s’accrocher fermement à l’espoir malgré la peur, la haine et la désolation qui les entourent, pourquoi ne le ferions-nous pas aussi?
L’espoir rejette le mensonge selon lequel nous sommes collectivement impuissants face à la douleur. Il rejette l’apathie. Il rejette le silence. Il mise sur le courage et la détermination pour réaliser ce que plusieurs qualifient d’impossible.
Chez MSF, nous sommes souvent témoins de ce que l’espoir permet de réaliser, même dans des situations qui seraient autrement jugées impossibles. C’est cet inébranlable espoir qui nous permet de croire qu’il est encore possible d’offrir des soins médicaux essentiels aux personnes réfugiées dans une ville frontalière isolée du Tchad, même si cela implique d’installer un hôpital gonflable. C’est ce même espoir tenace qui nous pousse à offrir des soins de santé à Gaza et à rester aussi longtemps que nous le pouvons, même lorsque les autorités israéliennes entravent notre travail de multiples façons.
Lorsque le monde sombre dans le chaos, l’espoir est tout ce qu’il nous reste. Il secoue notre apathie, défie le désespoir, se moque de l’impossible et nous pousse à transformer notre conviction en actions concrètes, porteuses de changement.
Ce sont précisément des histoires comme celles-ci qui nous ont inspirés à lancer un mouvement invitant les Canadiens et les Canadiennes à réaffirmer leur espoir, au moment où cela compte le plus.
Car ce moment, aussi déconcertant soit-il, ouvre la porte à un choix. À une époque où le sentiment d’impuissance risque de nous envahir, je vous demande de faire le choix de nourrir l’espoir, même lorsque cela semble difficile, voire impossible. Nourrir l’espoir n’est pas toujours facile.
Mais au-delà des grands défis et de la résistance au statu quo, il existe des moyens discrets d’incarner l’espoir. Des moyens de refuser l’intolérable, de contrer l’engourdissement, de rejeter l’indifférence. Cela peut passer par le partage et la diffusion d’histoires trop peu relayées issues de crises humanitaires, ou par la participation à des mouvements qui créent une dynamique d’action collective. Cela peut aussi signifier simplement poser des questions qui remettent en cause les politiques et les défaillances systémiques qui aggravent la souffrance humaine, en exigeant des réponses. Pourquoi cela se produit-il? Qui est responsable? Dans un monde où il est souvent plus facile de détourner le regard, choisir l’espoir, c’est proclamer haut et fort la compassion et l’empathie dans une société qui favorise trop souvent une apathie polie. C’est clamer haut et fort : « Nous choisissons de nourrir l’espoir. Nous témoignons. Nous agissons. Nous refusons de détourner le regard ».
Le Canada a une longue tradition de défense des grands principes d’humanité. Les Canadiennes et les Canadiens ont souvent pris la parole dans les moments de bouleversements majeurs qui ont secoué le monde. Nous avons défilé en masse pour un cessez-le-feu à Gaza, nous avons mené des campagnes pour exiger un passage sûr pour les personnes réfugiées et nous avons utilisé nos voix pour dénoncer l’injustice partout où elle se produit. Au-delà des générations et des clivages politiques, les Canadiens et les Canadiennes ont montré qu’en tant que « puissance intermédiaire », notre voix compte et qu’elle peut avoir un impact. Dans les foyers de familles issues de l’immigration, comme la mienne, nous transmettons dans différentes langues maternelles le même message d’espoir à nos proches touchés de plein fouet par les crises qui secouent leur pays : « Nos cœurs sont avec vous. »
Voilà qui nous sommes. L’espoir fait partie de notre identité.
Ainsi, cet après-midi de printemps, il n’y a pas si longtemps, je me suis ressaisie. J’ai ouvert les rideaux de mon bureau, j’ai déverrouillé ma porte et j’ai siroté le café froid qui se trouvait encore sur mon bureau. Par-delà les gros titres dévastateurs, je me suis rappelé les gestes répétés et souvent invisibles que posent mes collègues qui ont délibérément choisi de nourrir l’espoir plutôt que le désespoir. Un chirurgien tenant la main d’un enfant. Une infirmière qui met des bébés au monde dans une ville dangereuse. Une communauté qui témoigne, alors qu’il serait plus sûr de se taire.
Et d’une manière ou d’une autre, face à la force de ma propre indignation et de ma tristesse, j’ai su concilier la dualité selon laquelle le monde peut se briser, mais qu’il n’est pas condamné à rester brisé. J’ai choisi de nourrir l’espoir, et avec toute la puissance et le poids que ce choix véhicule, je vous invite à vous joindre à moi.
Cet article, initialement publié dans The Walrus le 19 mai 2026, est disponible à l’adresse suivante (uniquement en anglais) : https://thewalrus.ca/hope-is-radical/