Un médecin de MSF mène une consultation médicale, tandis qu’une infirmière prend les signes vitaux d’un homme à la lumière de son téléphone. Liban, 2026. © Emin Ozmen/Magnum Photos
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L’espoir finit par s’imposer, même entre ces murs que je voudrais oublier 

Maryam Srour, responsable de la communication au Liban, revient sur sa visite auprès de familles vivant dans un centre d’hébergement provisoire. Elle y a constaté qu’un quotidien marqué par un déplacement prolongé rend les conditions de vie difficiles. 

Médecins Sans Frontières (MSF) prête assistance aux communautés déplacées de force à travers le Liban grâce à des cliniques mobiles. Ces cliniques offrent des soins de santé primaires, des médicaments pour les maladies non transmissibles, des services de santé sexuelle et reproductive, ainsi qu’un soutien en santé mentale. 

L’accès à l’eau potable et à l’assainissement demeure l’un des piliers essentiels de la santé, de la protection et de la dignité dans les situations de déplacement. À travers le Liban, MSF s’est attachée à améliorer les conditions d’approvisionnement en eau et d’assainissement dans les centres d’accueil. L’objectif est de permettre aux gens de répondre à leurs besoins essentiels, comme se laver, nettoyer leur espace de vie, gérer leurs déchets et protéger leur santé, leur intimité et leur dignité. Des besoins primaires qui sont souvent compromis pour ces gens qui ont été contraints de quitter précipitamment leurs foyers sous les bombardements israéliens et en raison des ordres d’évacuation généralisés. 

Maryam Srour, responsable de la communication au Liban, revient sur sa visite auprès de familles vivant dans un centre d’hébergement provisoire. Elle y a constaté que leur quotidien est marqué par un déplacement prolongé et des conditions de vie difficiles. Lisez les témoignages de la petite Nour, de sa mère, de Zainab et de ses neveux, Ali, Abbas et Hassana.

« J’étais ici en octobre 2024, lors de la dernière escalade du conflit au Liban. À l’époque, les équipes de MSF réparaient des canalisations et des sanitaires délabrés pour permettre aux personnes qui s’étaient réfugiées à l’intérieur, dont plusieurs avaient des besoins particuliers, d’avoir accès à de l’eau potable et à des conditions de vie sûres. 

Ce n’est qu’en entrant à nouveau dans le bâtiment, en mars, que j’ai réalisé à quel point je souhaitais l’oublier. 

Des murs gris. Des plafonds gris. Des sols gris. Les mêmes scènes. Les mêmes difficultés. 

Je pénètre dans un espace sans chaleur ni couleur. Des flaques d’eau jonchent les sols et les coins. Les pièces aux fenêtres béantes sont encombrées de morceaux de tissu et de carton, tout ce qui peut servir à éloigner le froid et la pluie. 

Et les bruits. 

Les bruits de l’eau qui s’égoutte et de la toux des gens m’accueillent dans ces couloirs délabrés. 

Ce bâtiment abritait autrefois l’un des hôpitaux les plus modernes de Beyrouth. Ma mère me raconte qu’il y avait là le premier appareil d’imagerie par résonance magnétique (IRM) de la ville. Ma grand-mère y a même été soignée une fois, en 1990. 

Après des années d’agitation civile, il a été abandonné, laissé à l’état de délabrement. 

Un bâtiment qui symbolisait autrefois les soins médicaux et la guérison incarne désormais une tout autre réalité. 

Un centre d’accueil collectif, abritant près de quatre cents personnes à nouveau déplacées. 

Des mères. Des personnes âgées. Des individus sous dialyse et en traitement contre le cancer. Des familles de tous horizons, réunies par le déplacement. 

Sans toilettes ni eau courante, le combat quotidien est rendu mille fois plus difficile. 

Je suis ici, car je fais partie d’une équipe de MSF. Nos cliniques mobiles et nos différentes équipes se rendent dans des centres d’accueil comme celui-ci pour répondre à la multitude de besoins auxquels les gens font face. 

Mon collègue, Mohammad Dandash, responsable logistique de MSF, me fait visiter cet immeuble de 12 étages. MSF a travaillé ici pendant l’escalade de 2024, en évacuant les eaux usées et en réparant les toilettes pour les personnes en situation de handicap ou ayant des besoins particuliers. Après le cessez-le-feu, les familles sont rentrées chez elles. 

Seize mois plus tard, sous l’effet des bombardements intensifiés d’Israël et des ordres d’évacuation généralisés, plus d’un million de personnes au Liban ont été contraintes de quitter leur foyer, certaines pour la deuxième ou la troisième fois. 

D’un étage à l’autre : un parcours difficile 

Le sous-sol est une zone interdite, souillée par des décennies de déchets et d’eau stagnante. 

Dans l’escalier, un homme âgé transporte des jerrycans vides. Mohammad me dit que, bientôt, cette ascension quotidienne — monter et descendre sans cesse — ne sera plus nécessaire. Les équipes de MSF ont installé des réservoirs d’eau de 15 000 litres et s’efforcent de remettre en état le réseau de canalisations afin d’alimenter le bâtiment en eau propre. 

Nous arrivons au troisième étage; la grisaille environnante est égayée par des touches de couleurs vives provenant de vêtements suspendus pour sécher sur des cordes, et par une porte beige tous les quelques mètres. La luminosité est faible, mais il y a ici des signes de vie. Un fauteuil roulant bancal est laissé à l’abandon près d’une porte, son propriétaire n’étant pas dans les environs. 

La petite Nour 

Puis, une femme m’accueille avec un sourire. 

« Nous avons une nouvelle-née à cet étage. Voulez-vous la voir? » 

Je lui rends son sourire, instinctivement, même si mon cœur se contracte à l’idée d’une nouvelle-née dans un endroit où l’on entend sans cesse le goutte-à-goutte de l’eau. Je la suis dans une chambre numérotée « 302 », et mon cœur se serre. 

La petite Nour est emmaillotée dans un linge rose. Elle est née le 16 mars, une nuit où les frappes aériennes israéliennes ont pilonné son ancien quartier. Sa mère se souvient du bruit des bombardements incessants au moment où elle a commencé à accoucher. Une semaine plus tôt, la famille avait fui son domicile dans la banlieue sud de Beyrouth et s’était réfugiée dans cette pièce dotée d’une fenêtre. Un morceau de tissu remplace désormais la vitre, dans l’espoir un peu vain de bloquer le vent et la pluie. Des matelas sont empilés dans un coin. Un tapis usé marque l’endroit où il faut se déchausser. 

La mère de Nour est chaleureuse et accueillante. « Je n’arrête pas de désinfecter et de nettoyer », me dit-elle. « C’est presque une obsession chez moi. Elle est si jeune, et je ne veux pas qu’elle attrape quoi que ce soit. » 

Zainab et ses neveux Ali et Abbas  

De l’autre côté du couloir, Ali (dix ans) et Abbas (cinq ans) jouent tranquillement. Tous deux sont nés avec des troubles cognitifs et moteurs. Tous deux ont besoin de soins particuliers. 

« Abbas faisait d’énormes progrès grâce à la physiothérapie et à l’orthophonie », explique leur tante, Zainab. Mais la guerre a tout interrompu. Son frère et elle ont tous deux perdu leur emploi et leurs revenus. Les séances de thérapie ont cessé. 

Puis est venu le déplacement forcé. Comment les soins et le rétablissement peuvent-ils se poursuivre alors que leur quotidien consiste à se procurer l’essentiel : de la nourriture, de l’eau potable et des moyens de se chauffer? 

Zainab travaillait auparavant comme femme de ménage dans un restaurant; elle sait donc par expérience ce que ces conditions impliquent. « Je veux juste qu’ils aient un avenir », dit-elle. 

« Rester en bonne santé devient un combat quotidien » 

L’insuffisance de l’approvisionnement en eau, de l’assainissement et de l’hygiène ne se limite pas à une question de dignité. Elle représente aussi un risque grave pour la santé publique. Elle augmente le risque d’affections cutanées et de maladies transmissibles qui pourraient être évitées, en particulier chez les enfants et les personnes qui ont déjà des problèmes de santé. 

Elle modifie également la vie quotidienne, d’une manière plus discrète et insidieuse. Nos équipes médicales ont même constaté que des personnes développaient des infections urinaires parce qu’elles réduisaient leur consommation d’eau pour éviter d’avoir à chercher des toilettes. 

« Les personnes déplacées vers ces lieux arrivent souvent sans rien. Toutefois, ce qui aggrave la situation, c’est l’absence des conditions minimales pour vivre en sécurité », souligne Elena Fernandez, adjointe à la coordination logistique chez MSF. 

« Sans eau ni assainissement, même rester en bonne santé devient un combat quotidien. » 

À travers le Liban, les équipes de MSF interviennent dans 252 centres d’accueil, comme celui-ci pour protéger la santé des individus et répondre à leurs besoins fondamentaux en eau potable et en assainissement. Elles s’emploient à réhabiliter les

systèmes d’approvisionnement en eau et à répondre aux besoins urgents en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène (WASH). À ce jour, elles ont installé 490 toilettes et 160 douches, ainsi qu’environ 250 lavabos et 50 réservoirs d’eau, permettant ainsi aux familles d’accéder à l’eau potable et de réduire le risque de contracter des maladies. Pour répondre aux besoins quotidiens, les équipes ont distribué 1 197 trousses de nettoyage et 15 715 trousses d’hygiène, ainsi que des articles de secours, tels que des couvertures et des matelas. Elles ont en outre fourni 419 127 litres d’eau potable et acheminé par camion plus de 19,5 millions de litres vers les centres d’accueil. Ce faisant, elles ont soutenu des milliers de personnes qui tentent de faire face à la vie en situation de déplacement. 

Parallèlement, des cliniques mobiles prêtent assistance aux personnes qui, sans cela, seraient privées de soins. Des équipes médicales traitent les maladies chroniques, apportent un soutien en matière de santé mentale et interviennent en cas d’urgences provoquées par les violences persistantes.

Nous menons notre action en coordination avec les autorités libanaises. Nous appuyons et complétons les efforts locaux visant à élargir l’accès aux services essentiels pour les communautés déplacées. Malgré cela, les besoins restent immenses.

Hassana 

Un étage plus haut, je rencontre Hassana. 

Lors de notre première rencontre, elle portait un masque et son regard semblait lourd. Elle me prend pour une membre de l’équipe logistique et m’entraîne à l’écart. « Merci de vous occuper des toilettes », me dit-elle. « J’ai une demande particulière. » 

Lorsque Mohammad arrive, elle se jette dans ses bras. Les larmes qu’elle retenait jusqu’alors coulent à flots. 

Hassana a appris qu’elle avait un cancer une semaine seulement avant d’être déplacée. On lui a immédiatement prescrit une radiothérapie. Après chaque séance, son médecin lui a demandé de s’isoler, à la fois pour sa propre sécurité et pour protéger les autres. Mais comment s’isoler dans un centre d’accueil collectif? Comment protéger les autres quand on partage des toilettes communes avec 40 autres personnes? 

« Je suis prête à mourir », me dit-elle doucement. « Mais je ne veux faire de mal à personne d’autre en mourant. » 

La deuxième fois que je la vois, elle est différente. Plus légère. Plus radieuse. 

Les équipes de MSF ont installé des latrines dans sa chambre, ce qui lui permet de poursuivre son traitement dans un environnement sûr, intime et digne. 

Elle m’emmène voir ses deux oiseaux, Kiko et Koukou. Elle sourit en racontant leur réaction lorsqu’elle est revenue les chercher. 

« Ce sont des âmes, tout comme mes enfants. Comment aurais-je pu les laisser derrière moi? » 

Il y a quelque chose de difficile à décrire dans la façon dont les gens regardent mon collègue Mohammad et les autres personnes qui portent le gilet de MSF ici. Ils s’adressent à l’équipe pour demander des produits de première nécessité, comme des soins médicaux, des articles d’hygiène ou des couches. Sans hésitation. Mais avec des sourires et de la confiance

Je comprends que cette confiance repose sur notre présence, sur notre constance, sur le fait d’être là et de réagir, encore et encore. 

Alors que je note leurs demandes, je m’accroche à cette même conviction : celle que nous continuerons de répondre présent. 

« Ça va passer », me dit Hassana. « Ma maladie va passer. Cette guerre va passer. Tout va passer, pourvu que nous rentrions chez nous indemnes et que nous remportions la victoire. » 

Ses mots résonnent tandis que nous traversons le bâtiment, passant devant des centaines de vies suspendues dans l’incertitude. 

Ce centre d’accueil n’est pas une exception. Partout au Liban, dans des écoles, des tentes et des bâtiments inachevés, des milliers de personnes déplacées vivent dans des conditions similaires, c’est-à-dire sans un accès fiable à l’eau, à l’assainissement ou aux services de base.

Les équipes de MSF interviennent dans des endroits comme celui-ci à travers le pays, s’efforçant de restaurer ce qui a été perdu. Cela concerne non seulement les infrastructures, mais aussi les conditions minimales pour la santé, la dignité et les chances de rétablissement. »