Haïti : à Port-au-Prince, les femmes risquent leur vie pour accéder à des soins de santé sexuelle et reproductive
L’insécurité, la fermeture des établissements de santé et les restrictions de déplacement rendent l’accès aux soins essentiels difficile.
À Port-au-Prince, pour des milliers de femmes, consulter un membre du personnel de santé ou obtenir une méthode contraceptive est devenu un véritable parcours d’obstacles. Il en va de même pour le suivi de la grossesse et les soins après une agression sexuelle.
Dans une capitale où la violence armée fragilise un système de santé déjà précaire, l’accès aux soins de santé sexuelle et reproductive est de plus en plus limité. Pourtant, ces soins restent essentiels à toutes les étapes de la vie.

Un système de santé qui s’effondre
Un matin, une femme a été admise en urgence à la maternité Isaïe Jeanty, soutenue par MSF. Elle était presque inconsciente. Après avoir accouché à domicile quelques heures plus tôt, elle souffrait d’une éclampsie post-partum, une complication grave qui peut être mortelle sans traitement rapide.
Son beau-père l’a amené à moto depuis Cité Soleil, tenant son nouveau-né dans les bras. « Je tremblais en arrivant, je pensais que c’était un cas perdu », explique-t-il dans la salle post-partum, où une quinzaine de femmes sont sous surveillance des équipes médicales. « Ce matin, elle avait l’air morte. Mais maintenant, elle sourit presque. C’est comme si elle avait été ressuscitée. »
« Les transferts de patientes sont extrêmement difficiles. Les transports sont limités et les services de maternité et de néonatalogie fonctionnels se font rares. »
– Naomi Lubin, superviseure de l’équipe de sages-femmes de MSF
En Haïti, le taux de mortalité maternelle est le plus élevé de la région des Amériques. Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la Santé, il s’établissait à 328 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2023. Pour cette même année, le taux était de 197 à l’échelle mondiale et de 58 dans la région des Amériques.
Ces chiffres illustrent l’effondrement progressif d’un système de santé affaibli par l’expansion des groupes armés, l’instabilité institutionnelle et le sous-financement chronique des services publics. À Port-au-Prince, de nombreux établissements de santé ont fermé leurs portes. L’accès aux soins essentiels en a été fortement réduit, notamment pour les femmes qui ont besoin de soins de santé sexuelle et reproductive.
De nombreuses femmes enceintes n’ont pas accès à un suivi par du personnel qualifié, et des accouchements ont lieu à domicile sans assistance médicale. Faute d’accès aux soins en temps opportun, des complications, comme l’éclampsie, les hémorragies, les infections ou la détresse néonatale, peuvent être détectées trop tardivement.
« Nous avons dû transférer une femme à huit mois de grossesse pour qu’elle accouche d’un bébé mort in utero », explique une sage-femme d’une clinique mobile MSF. « Elle n’avait jamais reçu de suivi prénatal. Ceci ne devrait pas arriver : ce sont des complications évitables, qui deviennent mortelles. »


De multiples obstacles à surmonter
Pour de nombreuses femmes, rejoindre une structure de santé est devenu un parcours semé d’obstacles. Affrontements armés, lignes de front mouvantes, points de contrôle, routes bloquées par des montagnes de déchets, coût du transport et déplacements forcés compliquent l’accès aux soins.
« Les transferts de patientes sont extrêmement difficiles. Les transports sont limités et les services de maternité et de néonatalogie fonctionnels se font rares », explique Naomi Lubin, superviseure de l’équipe de sages-femmes de MSF.
À cela s’ajoute une autre réalité : certaines femmes hésitent à quitter leur quartier par peur d’être identifiées à leur lieu de résidence. Dans une ville divisée entre quartiers contrôlés par des groupes armés et d’autres par les autorités, une simple adresse peut attirer la méfiance. Une personne peut ainsi être soupçonnée d’être liée à un groupe armé. Quitter son quartier pour aller à l’hôpital peut alors coûter la vie.
« Mon enfant de deux ans n’a pas été vacciné depuis un an et demi parce que je ne peux pas sortir de mon quartier », raconte une patiente de MSF. « Je ne veux pas sortir avec ma carte d’identité où est inscrite mon adresse. J’ai peur. Tu peux te faire tuer. »
Comme beaucoup d’autres personnes de Port-au-Prince, cette femme voit la violence bouleverser de nombreux aspects de sa vie, y compris l’accès aux soins.

Maintenir l’offre de soins malgré la crise
Face à ces besoins, MSF a mis en place des cliniques mobiles pour rapprocher les soins des communautés. Chaque semaine, les équipes médicales offrent des soins de santé primaires dans plusieurs quartiers. Installées dans des écoles ou des églises désertées, elles réalisent des consultations pendant quelques heures. Au premier semestre 2026, elles y ont assuré 4 500 consultations en santé sexuelle et reproductive.
Afin de renforcer la continuité des soins sur le long terme, MSF investit également dans la réhabilitation de la maternité Isaïe Jeanty, une structure publique déjà existante à Cité Soleil. Aux côtés du ministère de la Santé, les équipes de MSF offrent des soins obstétricaux d’urgence, dont des césariennes. Elles offrent également de la contraception et des soins aux personnes survivantes de violences sexuelles.
Au premier semestre 2026, le personnel a assisté 929 accouchements, dont 285 césariennes réalisées en urgence. Des complications graves ont également nécessité le transfert de 257 patientes et de leurs nouveau-nés vers d’autres établissements de santé pour y recevoir des soins.
Malgré ces efforts, les besoins restent immenses. L’insécurité continue de limiter les déplacements des personnes qui ont besoin de soins, tout comme ceux du personnel médical.
« Lorsque les affrontements touchent nos structures, nous devons suspendre nos activités et évacuer les lieux », conclut Diana Manilla Arroyo, responsable des programmes de MSF en Haïti. « Cela s’est produit à deux reprises au cours des deux derniers mois. Ces suspensions réduisent drastiquement les possibilités de transfert et compliquent le traitement des urgences obstétricales, mais aussi de nombreux autres besoins en santé sexuelle et reproductive. »
Garantir un accès continu à ces soins demeure essentiel pour préserver la santé et la vie de milliers de femmes et d’adolescentes à Port-au-Prince.