Soudan du Sud : quand le fleuve est la seule voie d’accès aux soins de santé
Utiliser de bateaux pour prodiguer des soins médicaux aux communautés riveraines des États du Nil Supérieur et de Jonglei.
Une nuit, Mamouch, âgé de 13 ans, a été saisi d’une crise de convulsion chez lui, dans son village de Lankien, dans l’État de Jonglei. Il est tombé accidentellement dans le feu de cuisine de sa famille. Depuis que l’hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) de Lankien a été bombardé et détruit en février 2026, sa famille a dû parcourir plus de 50 kilomètres pour atteindre l’installation de soins la plus proche encore en activité, soutenue par MSF à Chuil. En raison de la gravité de ses brûlures, Mamouch a été transféré par bateau à l’hôpital universitaire de Malakal pour y recevoir un traitement spécialisé. La famille avait déjà été déplacée à deux reprises à causes des violences, et elle s’était finalement installée à Chuil.
« La vie est très dure pour nous », explique Nyareu, la mère de Mamouch. « Certains membres de notre communauté meurent de faim, d’attaques d’animaux sauvages ou de violences. Nos enfants sont enlevés. Ceux et celles qui sont arrivés à Chuil ont de la chance d’être encore en vie. »
Nyareu et Mamouch ont voyagé pendant sept heures à bord d’un bateau de MSF pour se rendre à l’hôpital universitaire de Malakal — le seul moyen de transport possible dans une région où les routes sont impraticables, en particulier pendant la saison des pluies.

Atteindre les communautés isolées
Les équipes de sensibilisation et les bateaux de MSF sont des moyens essentiels permettant aux communautés vivant le long des cours d’eau des États du Nil Supérieur et de Jonglei d’accéder aux soins de santé.
« Nous accueillons de nombreuses personnes provenant de différents endroits situés le long du canal Sud, ainsi que des itinéraires d’Akoka et de Baliet au sein du corridor fluvial de la Sobat, en raison des lacunes dans les soins de santé primaires, notamment au niveau des filières d’orientation », explique Prisca Okoro Orji, responsable de l’engagement communautaire et de la promotion de la santé.
Dans les États de Jonglei et du Nil Supérieur, MSF met en œuvre un modèle de soins décentralisé, en soutenant les centres de soins de santé primaires pour qu’ils offrent des soins de base, tout en transférant les personnes nécessitant un traitement spécialisé vers Malakal.
MSF compte actuellement 18 membres au sein de son équipe de sensibilisation répartie sur six sites, qui couvrent une zone où vivent environ 50 000 personnes. Trois équipes supplémentaires sont en cours de formation en août 2026 pour assurer des soins dans le comté de Fashoda.
« Dans certains cas, on constate que le nombre de consultations est 10 fois supérieur à la population d’une ville, ce qui montre que les gens viennent de bien plus loin pour obtenir des soins. »
Alim Halidou, responsable des soins infirmiers pour les programmes de proximité à Malakal
Chaque équipe est composée de trois personnes du personnel de santé communautaires que la communauté a choisies et que MSF a formées. Elle comprend une accoucheuse traditionnelle et deux personnes du corps médical. « Les centres de soins de santé primaires ne disposent pas toujours des capacités ou des médicaments nécessaires; c’est pourquoi nous intensifions notre soutien dans la région », précise Prisca Okoro Orji.
Ce modèle décentralisé est essentiel pour garantir l’accès aux soins médicaux à toute personne qui en a besoin dans une vaste zone géographique difficile d’accès.
« Dans certains cas, nous constatons que le nombre de consultations est dix fois supérieur à la population d’une ville; cela montre que les gens viennent de bien plus loin pour accéder aux soins médicaux, aux médicaments et aux aliments thérapeutiques, car le centre de soins de santé de base ne dispose de rien », déclare Alim Halidou, responsable des soins infirmiers de MSF pour les programmes de proximité à Malakal.
Lorsqu’une personne a besoin de soins spécialisés, MSF l’oriente vers l’hôpital universitaire de Malakal. C’est dans cet hôpital que les équipes de MSF, en collaboration avec le ministère de la Santé, offrent des services de néonatologie, de pédiatrie, de nutrition, d’urgence, de prise en charge des maladies chroniques et de chirurgie, y compris les césariennes.

Des soins chirurgicaux sont nécessaires dans toute la région
Malakal est désormais le seul hôpital de niveau secondaire doté de capacités chirurgicales dans une grande partie des États du Nil Supérieur et de Jonglei.
Dans le service de chirurgie pour hommes, Dak* se remet lentement de ses blessures par balle.
Lorsque lui et d’autres membres de la communauté ont commencé à déplacer leurs familles et leur bétail de Lankien à Chuil à la recherche de nourriture, ils ont été attaqués par des hommes armés dans une forêt. Dix personnes du groupe de Dak ont été tuées et six autres ont été blessées par balle, puis abandonnées dans la forêt, condamnées à mourir. Les assaillants ont enlevé de nombreux enfants du groupe, dont sept de ses nièces et neveux.
Lorsque sa famille est venue le chercher quelques jours plus tard, elle l’a transporté à pied pendant sept heures jusqu’à l’installation de santé soutenue par MSF à Chuil. Une fois l’état de Dak stabilisé, MSF l’a transféré par bateau vers l’hôpital universitaire de Malakal pour y subir une opération. L’équipe chirurgicale a réussi à extraire les balles de sa poitrine, de ses membres inférieurs et de son bassin.
« Je n’ai plus de douleur que dans le haut du corps et autour du cœur », explique Dak. « Je ne sens plus mes jambes et je ne peux plus bouger mes orteils. »
Dak recevra des soins postopératoires aussi longtemps que nécessaire, avec un accompagnement pour sa santé mentale.
Des bateaux qui transportent des gens vers des structures d’accueil
Des embarcations sont nécessaires pour naviguer sur les trois réseaux fluviaux de l’État du Nil Supérieur. MSF a également distribué des canoës à chaque site de consultation itinérante, permettant ainsi aux gens de se rendre dans les centres de soins primaires. Ces interventions ont un impact positif : les équipes constatent désormais une baisse de la mortalité et une amélioration des connaissances en soins de santé.
« Il est vraiment important que nous décentralisions les activités de soins, car sinon, la plupart de ces personnes n’auraient accès à aucun traitement », explique Joana Pires Borges, pédiatre de MSF travaillant à Malakal. « Nous continuons à impliquer les communautés dans ces activités afin d’instaurer un climat de confiance avec les familles et pour que les proches amènent leurs êtres chers aux sites de consultation itinérante lorsque des soins sont nécessaires. »
Nyawarka, une petite fille de trois mois, a été transportée à bord du bateau de MSF après avoir été mordue par un serpent pendant son sommeil dans le tukul [hutte traditionnelle au toit de chaume] de sa famille, une nuit dans leur village situé le long du Nil Blanc.
Les pleurs de Nyawarka ont réveillé le voisinage, qui est venu lui porter secours. Les gens ont d’abord eu recours à la médecine traditionnelle, mais, constatant le lendemain matin que son état ne s’améliorait pas, ils ont contacté l’équipe de sensibilisation de MSF. L’équipe a envoyé un bateau pour aller chercher la petite fille.
« Je suis très heureuse que le bateau soit venu », déclare Nyanyuem, la mère de Nyawarka.
Les interventions de proximité et les transferts par bateau sont une bouée de sauvetage pour les familles vivant le long des cours d’eau dans les États du Nil Supérieur et de Jonglei. Cependant, les équipes de MSF ne peuvent pas atteindre tout le monde. Les services de soins de santé primaires doivent être rendus opérationnels et obtenir un soutien adéquat dans l’ensemble de l’État de Jonglei, de l’État du Nil Supérieur et du reste du Soudan du Sud. Cela nécessite d’envoyer suffisamment de personnel médical, d’assurer un approvisionnement régulier en médicaments essentiels, en aliments thérapeutiques, en vaccins et en matériel médical. Il est également important de maintenir des filières de prise en charge pour assurer une transition en toute sécurité des soins primaires vers un traitement spécialisé lorsque cela est nécessaire.
Avec l’augmentation persistante de la violence, des déplacements de personnes et de la faim, il est nécessaire d’étendre l’accès aux soins de santé secondaires et aux services chirurgicaux. Les gens doivent pouvoir obtenir des soins essentiels à proximité d’où ils vivent et en temps opportun.
*Le nom a été modifié pour préserver l’anonymat.