Ashraf Afifi, opérateur radio de MSF à Gaza, a été touché par un tir de drone israélien le 5 juin. Palestine, 2026. © Nour Alsaqqa/MSF
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Palestine : un membre du personnel de MSF à Gaza raconte comment il a survécu à des tirs israéliens

Ashraf Afifi, opérateur radio chez MSF, témoigne du jour où il a été blessé par balle dans la tente où loge sa famille.

Depuis l’annonce du cessez-le-feu d’octobre, le niveau global de violence a diminué dans la bande de Gaza. Cependant, les forces israéliennes continuent chaque jour de tuer, blesser et déporter des Palestiniennes et des Palestiniens. Selon le ministère de la Santé, plus de 3 500 personnes ont été blessées depuis le 11 octobre 2025. En juin 2026, 121 personnes ont été tuées, faisant de ce mois le plus meurtrier de l’année jusqu’à présent. Là-bas, le terme « cessez-le-feu » a perdu tout son sens, et la vie des gens continue d’être bafouée.

Le personnel de Médecins Sans Frontières (MSF) à Gaza n’a pas été épargné par la violence. Nos collègues ont été touchés par balles dans leurs tentes et ont vu des membres de leur famille se faire tuer. D’autres ont fui leur domicile dans la panique ou ont vu leur maison détruite lors de bombardements.

En mars, une infirmièrebde MSF a vu son cousin de quatre ans se faire tuer lors d’une frappe aérienne. En juin, un autre de nos collègues s’est retrouvé coincé avec sa femme et sa fille dans un véhicule pris sous les tirs israéliens. Un infirmier de MSF a dû évacuer et fuir son refuge avec son frère handicapé, perdant ainsi tous ses biens. La veuve d’un chauffeur de MSF qui a été tué vit désormais près de la « ligne jaune » (ligne de démarcation de la zone sous contrôle israélien). Chaque matin, elle se réveille avec le bruit des obus et, une nuit, une balle s’est logée dans son matelas, juste à côté d’où elle dormait.

Il ne s’agit pas d’incidents isolés. Dans la bande de Gaza, les équipes humanitaires et les personnes civiles ne sont jamais vraiment en sécurité. Dans le témoignage qui suit, Ashraf Afifi, opérateur radio de MSF, raconte comment il a été grièvement blessé par des tirs de quadricoptère israélien en juin 2026.

Un vendredi comme les autres

Par Ashraf Afifi, opérateur radio de MSF

J’étais assis dans ma tente, comme n’importe quel vendredi ordinaire, si l’on peut parler de journée ordinaire pendant le génocide. Mon fils Adam jouait dehors avec un cerf-volant. Soudain, il m’a dit : « Papa, des balles tombent juste à côté de nous. » Je ne l’ai pas cru. Je suis sorti, et je n’ai rien vu d’anormal. J’ai pensé qu’il se faisait des idées.

Je n’y ai pas prêté une grande attention. J’ai mis ça sur le compte du hasard et me suis dit qu’il n’y avait rien à craindre. Je suis retourné dans ma tente. Soudain, j’ai entendu un bruit sec, comme si quelqu’un frappait une table en bois avec un marteau. Je suis sorti de la salle de bain et j’ai vu ma femme, l’air effrayé.

« Une balle a atterri, juste là, sur la tente », s’est-elle écriée. « Quelque chose a frappé et la tente a tremblé. »

Je regardais autour de moi, à l’intérieur de la tente, pour voir où la balle s’était logée. Soudain, j’ai eu l’impression que quelqu’un m’avait frappé au flanc avec un gourdin de bois. J’ai entendu à nouveau le même bruit de marteau, alors j’ai tout de suite su que j’avais été touché. Ma femme se tenait juste à côté de moi. Elle a poussé un cri strident. J’ai baissé les yeux vers mon corps. Mon flanc était couvert de sang.

Deux membres du personnel de MSF soignent les blessures d’Ashraf Afifi, opérateur radio de MSF à Gaza, qui a été blessé par des tirs de drone israélien. Palestine, 2026. © Nour Alsaqqa/MSF

Depuis le début du génocide, je n’ai jamais ignoré le moindre signe de danger. Si je sentais une menace, même à un kilomètre de distance, j’éloignais mes enfants de là, coûte que coûte. Mais cette fois-ci, pour la première fois depuis le début du génocide, j’ai baissé ma garde.

Alors que nous nous roulions vers l’hôpital, la main posée sur ma blessure, j’ai dit à mon frère : « S’il arrive quelque chose et que je sens que je vais perdre connaissance, ne me laisse pas m’évanouir. C’est le plus important. » J’ai appelé mon ami, notre collègue Bilal Abu Saada, pour lui dire qu’on m’avait tiré dessus et que j’étais en route vers l’hôpital Nasser.

« Tout mon courage s’est envolé quand j’ai réalisé que la balle était entrée par mon dos et ressortie par mon flanc. J’ai tout de suite compris que c’était grave. »

Ashraf Afifi, opérateur radio chez MSF à Gaza

Dans mon esprit, je pensais que c’était simple : je voyais deux trous dans mon flanc, proches l’un de l’autre, ce qui signifiait que la balle était entrée, puis ressortie par le côté. Une blessure simple, rien à craindre. Mais la douleur était intense. Très intense.

Alors, mon frère m’a regardé et m’a dit : « Tu as du sang dans le dos. Tourne-toi. » Je me suis tourné, j’ai soulevé mon chandail. « Ça vient de l’arrière, la balle est entrée par ton dos. »

Tout mon courage s’est envolé quand j’ai réalisé que la balle était entrée par mon dos et était ressortie par mon flanc. J’ai tout de suite compris que c’était grave. J’ai commencé à penser à mon rein, ma rate et mes autres organes. J’ai ressenti un engourdissement dans mes mains, puis au visage. Au bout d’un moment, j’ai eu de la difficulté à respirer et tout a commencé à s’assombrir autour de moi. Mon frère me giflait les joues en me disant : « Ne t’endors pas. »

Ce fut le plus long trajet de ma vie, comme une route sans fin. Même si je l’avais parcourue des dizaines de fois, cette fois-là, elle m’a semblé interminable, ponctuée d’arrêts, d’embouteillages et d’obstacles.

Après ce long périple, nous sommes arrivés à l’entrée nord de l’hôpital. Un homme qui se tenait devant la porte de l’urgence m’a dit : « Sors de là. » J’ai essayé de sortir, mais je n’y arrivais pas. La douleur était atroce. Je lui ai répondu : « Je ne peux pas sortir, je suis blessé. » Mais il n’y avait pas de civières. « Allez, essaie, je te tiendrai », m’a-t-il dit. J’avais envie de hurler, de lui crier : « Qu’est-ce que tu veux? Je ne peux pas sortir! » Alors que je tentais de sortir, quelqu’un a apporté un lit de la salle d’urgence. Je me suis allongé dessus et ils m’ont emmené à l’intérieur.

J’ai vu la scène qu’on voit dans les films : le héros allongé sur le dos, emmené dans un couloir, les yeux rivés sur les néons du plafond. Nous sommes arrivés à la salle de radiographie. Ils ont placé mon lit à côté de la table de radiographie et m’ont dit : « Passe sur ce lit. » Je pensais qu’ils allaient me soulever ou m’aider. Au lieu de ça, ils m’ont laissé me tordre comme un serpent. Je me suis débattu pour passer d’un lit à l’autre par moi-même, en proie à une douleur intense. Je me suis demandé : peut-être que c’est intentionnel, pour me faire bouger, pour des raisons de santé? N’ont-ils pas peur que j’aie une hémorragie interne et que le mouvement aggrave la situation?

La balle qui a touché Ashraf Afifi, opérateur radio de MSF à Gaza, lors d’une attaque de drone israélien, a traversé son dos et est ressortie par son flanc. Palestine, 2026. © Nour Alsaqqa/MSF

Ensuite, ils m’ont emmené dans une autre pièce pour une échographie. Je n’en avais jamais passé auparavant. Mais je me souvenais que le médecin avait utilisé le même appareil, lorsque ma femme était enceinte de notre première fille, pour voir le sexe du bébé. J’ai plaisanté : « Un garçon ou une fille? » Le membre du personnel m’a répondu : « Vous êtes blessé et vous faites des blagues? » J’ai ajouté : « Vous ne me connaissez pas, je fais des blagues dans les pires moments. »

Comme dernier examen, j’ai passé une tomodensitométrie. Dès que ce fut terminé, Bilal, la première personne que j’avais appelée, se tenait juste à côté de moi. Il m’a dit : « Assez de ces attentions, lève-toi. » Ces paroles m’ont réchauffé le cœur. J’ai compris à ce moment-là que j’étais hors de danger.

Cette même nuit, nous sommes retournés à notre tente. Je me suis assis à environ deux mètres de l’endroit où j’avais été touché. J’avais imaginé que retourner là où j’avais failli perdre la vie me terrifierait. Lorsque le médecin m’a dit : « Tu n’as absolument pas besoin de rester à l’hôpital », j’avais d’abord répondu : « Dieu merci, je ne veux pas rester ici. » Mais honnêtement, j’avais peur de retourner à ma tente.  Pourtant, trois heures plus tard, j’étais là, assis au même endroit, comme si de rien n’était. Toute cette expérience était surréaliste. Je ne la souhaiterais à personne.