Vue d’un poste de contrôle israélien près de Ramallah, en Cisjordanie. Palestine, 2026. © Maen Hammad
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Palestine : les gens de Cisjordanie désemparés face à la violence de l’occupation israélienne

Les restrictions et les violences israéliennes empêchent les Palestiniens et les Palestiniennes de Cisjordanie d’accéder aux soins de santé essentiels.

En Cisjordanie, le quotidien et l’accès aux soins des communautés palestiniennes ont été façonnés par des décennies de restrictions et de violences meurtrières de la part des autorités israéliennes. Depuis le début de la guerre totale menée à Gaza en 2023, la situation s’est encore dégradée. Au 4 juillet 2026, 1 109 personnes palestiniennes, dont au moins 243 enfants, ont été tuées par les forces israéliennes et des colons en Cisjordanie occupée, y compris à Jérusalem-Est. D’entre elles, 74 ont été tuées depuis le début de l’année.

Médecins Sans Frontières (MSF) offre des soins en santé mentale à Naplouse. Là-bas, des femmes ont raconté à nos équipes leurs difficultés quotidiennes, en particulier les obstacles qu’elles doivent surmonter pour accéder aux soins. Ces difficultés se sont encore aggravées depuis que les autorités israéliennes ont refusé l’enregistrement à de nombreuses organisations humanitaires internationales, dont MSF.

« Quand les Palestiniens et les Palestiniennes de Cisjordanie partent de chez eux le matin, ils ne savent pas s’ils pourront rentrer le soir, à cause des points de contrôle. Toute personne peut être arrêtée et détenue administrativement par l’armée israélienne pendant des mois ou des années. »

– Filipe Ribeiro, responsable des programmes de MSF en Palestine

L’impact tragique du manque d’accès aux soins

En 2011, la fille de deux ans de Rana, atteinte d’un lourd handicap, est tombée malade. La famille du village d’Azzoun Atma ne possédait pas de voiture, et aucun taxi ne circulait. Le village, une enclave du gouvernorat de Qalqilya, est encerclé par des colonies et des murs de séparation. Il ne dispose que d’une seule entrée : une grille que l’armée israélienne n’ouvre que quelques heures par jour. Cette nuit-là, elle était fermée.

« Ma fille est décédée, car nous ne pouvions pas sortir », explique Rana. « Nous avons dû attendre le matin que la grille ouvre et qu’un taxi puisse nous emmener à l’hôpital. Ce que j’ai vécu, beaucoup de mères palestiniennes l’ont vécu. Je ne crois pas qu’il existe un endroit dans le monde où l’on souffre plus qu’ici. »

Rana a cinq enfants, dont un bébé de quelques mois. Deux de ses filles, des jumelles, souffrent d’un handicap lourd. Le jour de son mariage, en 2004, la maison familiale a été en partie démolie par l’armée israélienne. Plus de vingt ans après, elle et sa famille la reconstruisent encore, pièce par pièce, au gré de ce que leur permettent leurs moyens.

Portrait de Rana avec trois de ses enfants chez eux, à Azzum Atma, en Cisjordanie. Rana explique que les restrictions de circulation affectent presque tous les aspects de la vie quotidienne, de l’éducation à l’accès aux soins de santé. Palestine, 2026. © Maen Hammad

« La première chose que l’on voit [de notre fenêtre], c’est le mur, puis les colonies », explique-t-elle. Deux colonies israéliennes bordent Azzoun Atma : Sha’arei Tikva et Oranit. Toutes deux sont illégales au regard du droit international. Le tracé du mur de séparation entre ces colonies et Azzoun Atma a transformé le village en impasse.

Il y a quelques mois, alors qu’elle était sur le point d’accoucher, Rana a dû se résoudre à prendre la route de nuit. « Je suis d’abord allée à Qalqilya. On m’a écrit une lettre de transfert en me disant que je devais aller à Naplouse. Mais il faisait nuit. Mon mari et moi y avons longuement réfléchi, et finalement, nous avons pris le risque. »

Elle a eu peur, pour elle et pour l’enfant à naître. Mais cette fois, tout s’est bien passé. « Le plus grand accomplissement, aujourd’hui, c’est de rentrer chez soi sain et sauf », dit-elle.

Rana Abu Hajleh tient dans ses bras son bébé âgé de deux mois et demi à la clinique de MSF à Naplouse. Palestine, 2026. © Maen Hammad

Les équipes de MSF travaillent depuis des décennies en Cisjordanie. « Quand les Palestiniens et les Palestiniennes de Cisjordanie partent de chez eux le matin, ils ne savent pas s’ils pourront rentrer le soir, à cause des points de contrôle », explique Filipe Ribeiro, responsable des programmes de MSF en Palestine. « Toute personne peut être arrêtée et détenue administrativement par l’armée israélienne pendant des mois ou des années. Il faut ajouter à cela la crainte d’une attaque par les colons ou d’une opération militaire de l’armée israélienne. »

Les obstacles à l’accès aux soins et le retrait de l’enregistrement de MSF

En décembre 2025, le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) a recensé 925 obstacles qui restreignent de manière permanente ou intermittente les déplacements de 3,4 millions de personnes palestiniennes en Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est. La violence des colons, en particulier, a pris une nouvelle ampleur. Entre 2023 et 2025, au moins 3 088 attaques ont été recensées, contre environ 1 860 entre 2021 et 2023, selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme.

« Nous sommes face à un système d’obstruction aux soins : points de contrôle qui se multiplient, ambulances retardées ou bloquées, transport médical pris pour cible, hôpitaux encerclés, traitements interrompus », explique Filipe Ribeiro. « La privation de soins n’est pas un dommage collatéral, c’est un mode de fonctionnement ».

Vue du mur de séparation israélien et d’une colonie illégale depuis la maison de Rana, dans le village d’Azzun Atma, en Cisjordanie. Palestine, 2026. © Maen Hammad
Le mur de séparation israélien est une barrière de 712 kilomètres qui traverse la Cisjordanie et qui demeure le principal obstacle aux déplacements quotidiens et à la vie de 3,4 millions de Palestiniens et Palestiniennes (OCHA). Palestine, 2026. © Maen Hammad.

À cela s’ajoute le refus des autorités israéliennes d’enregistrer 37 organisations humanitaires internationales, dont MSF, au début de l’année 2026. « Concrètement, cela signifie que nous ne sommes plus autorisés à contacter les autorités militaires israéliennes qui contrôlent la Cisjordanie pour coordonner les mouvements de nos équipes », déplore Filipe Ribeiro. « Cela pose de réels problèmes de sécurité. Nous ne sommes jamais certains que la protection de nos équipes, en tant que personnel humanitaire, sera respectée lorsqu’elles sortent de Naplouse. »

Faute de pouvoir garantir la sécurité de nos équipes à l’extérieur de la ville, nous avons concentré toutes nos activités dans la seule clinique de Naplouse. Nous avons également suspendu l’ensemble de nos cliniques mobiles, notamment à Qalqilya et à Tubas. Si des personnes comme Rana souhaitent obtenir une consultation en santé mentale, elles doivent faire la route depuis leur village, un périple particulièrement difficile.

En outre, depuis le retrait de l’enregistrement de MSF, envoyer du personnel international est désormais impossible. Les équipes palestiniennes de Cisjordanie sont néanmoins soutenues à distance depuis Amman, en Jordanie.

Un graffiti sur un poste de contrôle israélien à Ramallah, en Cisjordanie, indique : « Pas d’avenir en Palestine. » Oday Alshobaki, chargée des communications chez MSF, explique : « C’est une nouvelle forme de guerre psychologique. Ils veulent nous faire croire que nous n’avons pas d’avenir ici, pour que nous partions. » Palestine, 2026. © Maen Hammad
Une carte utilisée par les équipes de MSF pour recenser les barrages israéliens en vigueur. Au moins 459 obstacles bloquent directement l’accès entre les villes et les routes principales, contraignant les gens à emprunter des itinéraires secondaires imprévisibles (OCHA). Palestine, 2026. © Maen Hammad

« Le travail en santé mentale se fait en face-à-face, pas au téléphone », explique Shourouq Al-Madmooj, travailleuse sociale chez MSF depuis 22 ans. « Nous souhaitons que les personnes viennent à Naplouse recevoir des soins, car elles en ont besoin. Mais en même temps, on ne veut pas qu’elles s’exposent au danger. » 

Au fil des années, elle observe chez les patients et les patientes de MSF une érosion. « Les problèmes que les gens rencontraient autrefois étaient beaucoup plus simples », explique-t-elle. « Aujourd’hui, les difficultés sont bien plus complexes, pour les enfants comme pour les adultes. »  

Les troubles psychologiques apparaissent à un âge de plus en plus précoce. Chez les plus jeunes, ils se manifestent par l’incontinence nocturne ou l’hyperactivité, provoquées par l’angoisse liée aux incursions militaires.  

Portrait de Mariam, patiente de MSF et secouriste dans le camp pour personnes réfugiées de Nur Shams. Palestine. 2026. © Maen Hammad

« Même avec nos gilets, nous n’étions pas à l’abri : ni les secouristes, ni les journalistes, ni personne d’autre. Des gens étaient tués chez eux, simplement pour avoir regardé par la fenêtre. »

– Mariam, patiente de MSF et secouriste dans le camp pour personnes réfugiées de Nur Shams

Des camps désertés en raison des incursions israéliennes

Mariam réside dans le camp pour personnes réfugiées de Nur Shams, près de Tulkarem, dans le nord de la Cisjordanie. La route qui mène de là à Naplouse est longue et épuisante. Elle sort tout juste d’une longue période de dépression. « Après le début de la guerre [l’offensive israélienne à Gaza en 2023], j’ai ressenti le besoin de changer les choses, de faire quelque chose dont j’étais capable. »

Mariam a suivi des formations médicales. Elle a ensuite accompagné des équipes ambulancières lors des incursions dans le camp, pour porter secours aux personnes blessées. « Même avec nos gilets, nous n’étions pas à l’abri : ni les secouristes, ni les journalistes, ni personne d’autre », explique-t-elle. « Des gens étaient tués chez eux, simplement pour avoir regardé par la fenêtre. »

Le 21 janvier 2025, deux jours après l’annonce d’un cessez-le-feu à Gaza, l’armée israélienne a lancé l’opération militaire Iron Wall (« Mur de fer ») en Cisjordanie. La première incursion a eu lieu dans le camp de Jénine, puis celui de Tulkarem, et enfin celui de Nur Shams, le 9 février. En quelques semaines, les trois camps se sont vidés en quasi-totalité. Les personnes qui s’y trouvaient ont été déplacées, dont Mariam.

C’est à Bal’a, un village voisin où elle avait trouvé refuge, qu’elle a appris que les militaires avaient pris possession de la maison familiale et l’avaient déclarée zone militaire.

« D’un seul coup, j’ai réalisé que je n’avais plus nulle part où aller. »

« C’est une politique délibérée d’enfermement des personnes et de fragmentation territoriale. L’objectif est de rendre impossible une solution à deux États, c’est-à-dire d’empêcher toute continuité territoriale, sociale, économique ou culturelle de la Cisjordanie et de la Palestine en général. »

– Filipe Ribeiro, responsable des programmes de MSF en Palestine

Un an après le début de cette opération, les camps étaient toujours sous occupation militaire. Les forces israéliennes restaient stationnées à l’intérieur et les ordres de démolition continuant de tomber. D’après les images satellites analysées par l’ONU, environ 35 % de Nur Shams avaient été détruits dès mai 2025.

Quand Mariam a pu rentrer, elle a constaté que sa maison était très endommagée, mais tenait encore debout. « Il n’y a plus de camp. C’est devenu un cimetière, parce que tant de gens y ont perdu les leurs. »

L’histoire de Mariam, c’est le fragment d’une politique qui s’observe dans l’ensemble du territoire. Depuis janvier 2025, plus de 33 000 personnes ont été déplacées des camps de Jénine, Tulkarem et Nur Shams et de leurs environs, selon l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.

L’année 2025 a également été une année record pour la colonisation. Selon l’ONG israélienne Peace Now, 86 avant-postes ont été créés, 54 colonies officiellement approuvées et près de 28 000 logements autorisés.

« C’est une politique délibérée d’enfermement des personnes et de fragmentation territoriale », explique Filipe Ribeiro. « L’objectif est de rendre impossible une solution à deux États, c’est-à-dire d’empêcher toute continuité territoriale, sociale, économique ou culturelle de la Cisjordanie et de la Palestine en général. »

Pour Rana, cette politique a des répercussions quotidiennes. Elle doit renoncer à de nombreuses consultations médicales, mais aussi à des sorties plus banales. « Avant, nous venions à Naplouse chaque semaine. Maintenant, peut-être une fois par an. Nous pourrions croiser des colons et ils pourraient nous jeter des pierres. »