Bangladesh : comment la feuille de taro est devenue la métaphore de l’expérience des personnes réfugiées rohingyas
Un reportage photo collaboratif entre le photographe rohingya renommé Sahat Zia Hero et le photographe australien Victor Caringal montre la vie dans les camps pour personnes réfugiées.
En juin 2025, le photojournaliste rohingya Sahat Zia Hero et le photographe australien Victor Caringal ont collaboré pour produire une série de photographies montrant comment les Rohingyas se sont adaptés à la vie quotidienne dans les camps pour personnes réfugiées de Kutapalong, au Bangladesh. Cette série de photos fait partie du projet « Taro Leaf », qui utilise la feuille de taro comme symbole pour raconter l’histoire des personnes réfugiées rohingyas.
Il y a huit ans, plus de 700 000 Rohingyas ont fui une campagne de violence ciblées menée par l’armée birmane et ont traversé la frontière pour se réfugier au Bangladesh voisin.
Zia et Victor reviennent sur leur collaboration : Zia : « C’était vraiment une belle expérience de faire de la photo ensemble. Nous avons choisi le thème “laisser une trace”, car notre “trace”, notre identité, notre culture et notre histoire sont en train d’être effacées. Et nous devons faire face à d’autres défis dans les camps : le manque d’accès à l’éducation, aux moyens de subsistance, aux soins de santé et à bien d’autres choses encore. Nous essayons donc de laisser une empreinte à travers notre art, le dessin, la poésie et la photographie, afin de préserver notre culture, notre identité et de nous rappeler qui nous sommes. Nous ne voulons pas qu’on nous oublie. »
Victor : « Ce fut un privilège de parcourir les camps avec Zia. Nous avons passé une journée à prendre des photos, mais nous n’avons couvert qu’une infime partie de ce mégacamp qui s’étend sur toute la ville. Ce court laps de temps a pourtant été riche en histoires et en vie, que j’espère retranscrire à travers les images que nous avons sélectionnées. »
Le texte accompagnant les photos suivantes a été partagé par Zia et Victor.

Une vie sans patrie
En 2017, de vastes zones forestières ont été défrichées pour faire place à des abris, alors que plus de 700 000 Rohingyas fuyaient les violences au Myanmar et cherchaient refuge au Bangladesh voisin. La végétation a désormais repoussé, offrant une ombre indispensable dans la chaleur des camps densément peuplés, mais elle marque également huit ans de séparation entre les Rohingyas et leur terre natale.
Nous avons choisi cette image pour montrer la densité des abris du camp. Les camps sont extrêmement vastes, mais en même temps, ils sont clos, restreints et oppressants. Zia note que la beauté de la végétation et de la repousse contraste fortement avec les conditions de vie précaires des Rohingyas dans ces abris temporaires.

Cette image nous a rappelé les conversations que nous avons eues au sujet des Rohingyas, qui ne peuvent laisser aucune trace ni aucun legs dans le monde. La femme traverse le camp d’un pas furtif, fouettée par la pluie. La pluie semble suspendue, à l’image du sentiment des Rohingyas face à leur situation, comme si leur vie était en pause.

Nous avons remarqué cet homme en train de réparer son abri alors que nous marchions dans les ruelles étroites des camps. Il semblait incroyablement fort, occupé à réparer l’abri temporaire en bambou qui protège sa famille pendant les tempêtes de mousson. C’est un type de force et de résilience facile à photographier. Mais cet homme représentait pour moi l’image que j’ai de tous les Rohingyas : un peuple qui doit être fort pour survivre, qui porte un poids émotionnel plus lourd que quiconque ne devrait jamais avoir à porter.

L’escalade de la violence dans l’État de Rakhine, au Myanmar, a récemment poussé plus de Rohingyas à fuir vers le Bangladesh pour y trouver refuge. Les camps déjà surpeuplés ne pouvant plus accueillir davantage de personnes, ces Rohingyas ont construit leurs abris sur un terrain sujet aux glissements de terrain. Leur nouveau foyer est bien plus petit que celui qu’ils ont quitté.

Les récentes réductions de l’assistance dans les camps ont entraîné la fermeture des centres d’apprentissage et la résiliation des contrats de 1 179 membres du personnel enseignant travaillant dans les camps. L’éducation est considérée dans les camps comme l’une des rares occasions dont disposent les jeunes Rohingyas pour améliorer leur situation.
Nous avons choisi cette image, car elle montre la fragilité et l’espoir des jeunes Rohingyas, ainsi que la manière dont les décisions prises aujourd’hui auront des répercussions sur les générations futures.

Les jeux et l’imagination des enfants leur permettent d’oublier un instant les difficultés quotidiennes dans les camps. Leur vision d’un avenir meilleur n’est pas seulement l’expression d’un espoir, mais aussi un moyen de gérer et d’accepter la dure réalité qui les entoure.
En parcourant les camps, nous avons vu des enfants partout : ils riaient, jouaient et se faisaient parfois gronder. Ils apportaient de la vie et des moments de joie dans les camps. Zia a expliqué que s’il y avait autant d’enfants, c’était parce que les écoles avaient fermé en raison de la réduction de l’assistance humanitaire.

Nous avons choisi cette image pour montrer le danger que représentent les glissements de terrain causés par les pluies de mousson et les inondations, ainsi que l’érosion du sol dans les camps. À l’origine, des abris avaient été construits ici, mais ils ont été emportés par un glissement de terrain. La zone reste aujourd’hui instable et inhabitée, malgré la présence de cet enfant qui sourit du haut de la colline.

J’ai été impressionné de voir la quantité de nourriture que Rayhana était capable de préparer dans l’espace restreint de la cuisine du refuge. Rayhana a ouvert un petit stand de nourriture dans les camps afin de fournir un soutien financier à sa famille. Bien qu’il existe un système de rationnement alimentaire, celui-ci s’élève actuellement à moins de 14 dollars par mois et par personne. C’est bien en dessous du minimum nécessaire pour survivre dans les camps, et la réduction de l’assistance signifie que les montants seront encore plus faibles à l’avenir.

Nous avons choisi ces deux images, car elles évoquent visuellement un sentiment d’enfermement, un sentiment dont parlent de nombreux Rohingyas vivant derrière les clôtures grillagées des camps.

L’agriculture faisait partie intégrante de la vie des Rohingyas pendant l’enfance de Zia. Dans les camps surpeuplés où les gens n’ont ni domicile fixe, ni terre, ni espace, il est rare que ceux-ci élèvent du bétail ou cultivent suffisamment de légumes pour subvenir à leurs besoins.

Zia a expliqué que le bambou était un matériau de construction traditionnel dans la culture rohingya. Sur cette photo, le bambou semble frais et vert, mais sa qualité est inférieure à celle que les Rohingyas utilisent pour leurs maisons et leurs constructions en Arakan.

Nous avons regardé les gens traverser le pont de bambou : deux filles avançaient prudemment, deux garçons couraient jusqu’au bout et faisaient des sauts périlleux arrière dans l’eau. Zia avait pris des photos de cette traversée au cours des huit années qu’il avait passées dans les camps. Un pont plus large existait autrefois, mais il s’est érodé et a été emporté par plusieurs crues. Bien qu’il semble précaire, le nouveau pont constitue une voie d’accès importante entre les camps voisins.

Le personnel des ONG et les personnes venues de l’étranger se rendent généralement dans les camps par les routes principales. Mais à l’intérieur des camps, les voies de circulation deviennent beaucoup plus étroites, et Zia explique que de nombreuses zones ne sont accessibles qu’à pied. En cas d’urgence médicale, les personnes doivent être transportées vers l’hôpital le plus proche, un trajet difficile qui peut prendre plusieurs heures lors de la mousson.