Deux membres du personnel médical de MSF s’apprêtent à entrer dans la zone réservée aux cas confirmés au centre de traitement d’Ebola Elikya, à Bunia. République démocratique du Congo, 2026. © Julien Dewarichet/MSF
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République démocratique du Congo : « Ce petit cercueil rose m’a marqué »

Martina Marchiò, infirmière chez MSF, revient sur le bilan humain de l’épidémie de maladie Ebola.

Martina Marchiò
Infirmière chez MSF

L’autre jour, alors que nous étions en voiture, mon regard s’est posé sur un minuscule cercueil rose. Ici, on voit souvent des cercueils au bord de la route, alignés les uns à côté des autres, de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Grands, petits, sobres, colorés. Prêts à être vendus.

Il était si petit qu’il ressemblait presque à un jouet. Je me suis dit que, tôt ou tard, un enfant y serait allongé. Depuis, ce petit cercueil rose ne m’a plus quitté.

Des cercueils vides en vente au bord d’une route à Bunia, dans la province d’Ituri. République démocratique du Congo, 2026. © Kristen Poels/MSF

Des personnes, pas des chiffres

Cela fait plus de trois mois que l’épidémie de maladie Ebola a été déclarée en République démocratique du Congo (RDC). On recense plus de 6 000 cas confirmés et plus de 3 000 décès. Ces chiffres semblent presque irréels et risquent de devenir de simples statistiques. Mais derrière chaque chiffre se cache un nom. Un foyer. Une mère. Un père. Un enfant. Une famille qui attend quelqu’un qui ne reviendra jamais.

Nous continuons à nous laver les mains. Une fois. Deux fois. Dix fois. D’innombrables fois. Avant d’entrer, après être sortis, après avoir touché quelque chose, après avoir parlé à quelqu’un. Et pourtant, même lorsque nos mains sont propres, nous avons toujours l’impression d’être souillés.

« … ce n’est pas seulement un virus. C’est la terreur qui se lit dans les yeux d’une personne malade. C’est la distance qui devient soudainement nécessaire, même entre une mère et son enfant. »

– Martina Marchiò, infirmière chez MSF

Marqués par la peur, par ce que nous avons vu, par la prise de conscience qu’il suffit d’une seule erreur, d’un seul contact, d’un seul moment d’inattention pour que le virus s’invite dans nos vies.

À l’intérieur de la combinaison de protection jaune, on transpire. Beaucoup. La chaleur devient étouffante, on a du mal à respirer, les gants collent aux mains jusqu’à devenir une seconde peau. Chaque geste doit être précis, chaque mouvement contrôlé.

Chaque fois que nous entrons dans la zone à haut risque, nous savons que nous ne portons pas simplement un équipement de protection : nous essayons de nous protéger tout en essayant de sauver quelqu’un d’autre.

La véritable signification de la maladie à virus Ebola

Il est difficile d’exprimer avec des mots ce que représente réellement la maladie d’Ebola. Ce que je sais, c’est que ce n’est pas seulement un virus. C’est la terreur qui se lit dans les yeux d’une personne malade. C’est la distance qui devient soudainement nécessaire, même entre une mère et son enfant. C’est une famille qui ne peut plus serrer ses proches dans ses bras. C’est un coup de fil passé en sachant que ce sera peut-être le dernier.

Jean Louis avait 64 ans. Il était enseignant et avait une belle famille.

Sa femme est morte la première. Puis le virus s’est transmis à lui et à leurs deux filles. Puis vinrent les jours de la maladie : diarrhée, faiblesse, son corps cédant peu à peu et, enfin, des hémorragies.

Jean Louis a compris qu’il allait mourir.

Il a demandé qu’on recharge son téléphone. Il voulait dire au revoir à sa famille, mettre ses affaires en ordre et dire les choses qu’il n’aurait peut-être jamais pensé devoir dire si tôt.

Puis il a appelé ses petites-filles. Elles avaient elles aussi été testées positives et se trouvaient dans la pièce voisine. Il leur a dit au revoir. Quelques heures plus tard, il est décédé.

Quelques jours plus tard, sa plus jeune fille est morte elle aussi. Elle n’avait que 20 ans. Vingt ans. À cet âge, la vie devrait être faite de rêves, d’amour et de projets.

La maladie à virus Ebola tue environ la moitié des personnes qui la contractent. Parmi les plus à risque, les jeunes, les personnes âgées et les femmes enceintes.

Quand on voit une jeune fille mourir, s’effondrer au sol, toutes les statistiques s’effacent. C’est arrivé il y a quelques jours : elle était jeune, bien trop jeune. À ce moment-là, il n’y avait plus de pourcentages, de chiffres, de graphiques, ni de communiqués de presse. Juste une vie qui s’éteignait.

Martina Marchiò et un collègue de l’équipe infirmière de MSF portent un équipement de protection individuelle complet, dans un centre de traitement d’Ebola en Ituri. République démocratique du Congo, 2026. © MSF

Pendant une épidémie, la vie ne s’arrête pas

Alors que nous essayons d’endiguer le virus, les gens continuent de vivre, tout en étant hantés par la peur du virus. Vous continuez à vous déplacer, travailler, aller au marché, emmener les enfants à l’école et vous occuper de la nourriture et de l’eau.

Car même en période d’épidémie, la vie ne s’arrête pas. Et vu de loin, c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile à comprendre.

La RDC, ce n’est pas seulement la maladie Ebola. C’est un vaste pays, dont les communautés ont déjà enduré des années de violence, d’instabilité et de privations. Dans de nombreuses régions, la confiance est fragile et la peur se transforme très vite en méfiance.

Ne les réduisons pas à de simples chiffres

Ces 6 000 cas confirmés, ce sont 6 000 histoires individuelles. Les 3 000 décès, ce sont 3 000 personnes qui nous manquent : des gens qui aimaient, travaillaient, ressentaient de la peur et de la joie, faisaient des projets, élevaient des enfants et imaginaient l’avenir.

Ne les réduisons pas à de simples chiffres.

Je continue à me laver les mains, à enfiler des gants et à transpirer dans cette combinaison de protection jaune. Je n’arrête pas de penser que, même si je me protège autant que possible, je ne suis jamais tout à fait assez en sécurité.

Et je n’arrête pas de penser à ce petit cercueil rose au bord de la route.

Je me demande combien d’autres encore nous en verrons.

Combien d’enfants.

Combien de mères.

Combien de pères.

Combien de Jean-Louis.

Combien de jeunes filles bien trop jeunes.

Trois mois d’épidémie de maladie Ebola, c’est déjà trop long. Cette épidémie ne peut pas être uniquement le problème des gens d’ici.

Une réponse collective internationale s’impose. Nous avons tous et toutes un rôle à jouer. Dès maintenant.