VIH : Gilead engrange d’énormes profits alors que des millions de personnes n’ont pas accès aux traitements préventifs
La société pharmaceutique a réalisé un chiffre d’affaires de 8,6 milliards de dollars américains grâce aux produits liés au VIH rien que ce trimestre, mais continue de rendre le lénacapavir inaccessible à des millions de personnes.
La compagnie pharmaceutique américaine Gilead Sciences a réalisé plus de 8 milliards de dollars américains (soit un peu plus de 11 milliards de dollars canadiens) de ventes de produits liés au VIH au troisième trimestre de cette année. Pour Médecins Sans Frontières (MSF), il est inacceptable qu’elle continue d’empêcher des millions de personnes d’accéder au lénacapavir, un médicament hautement efficace pour la prévention du VIH.
Gilead s’obstine à fixer des prix élevés pour le lénacapavir. Aux États-Unis, il en coûte plus de 28 000 $ US par personne par an (soit près de 40 000 $ CA), alors qu’il pourrait être produit et vendu avec un bénéfice à moins de 40 $ US par an (56 $ CA). Cela limite donc considérablement son accessibilité pour les personnes qui en ont le plus besoin.
Le lénacapavir est une forme injectable de prophylaxie pré-exposition (PrEP) au VIH efficace à près de 100 %. Contrairement aux comprimés quotidiens, ce traitement n’est administré que deux fois par année. Cette méthode de prévention est donc idéale pour de nombreuses personnes vivant dans les régions où MSF intervient. Parmi elles, on compte celles qui sont confrontées à la stigmatisation, à la discrimination et à l’exclusion des soins de santé. Ou encore les personnes touchées par des crises humanitaires, où l’accès à un traitement quotidien ou même le déplacement jusqu’à une structure de santé peut constituer un défi majeur.
Cette année seulement, Gilead a déclaré d’énormes ventes de lénacapavir comme PrEP. Pour le trimestre en cours, ce sont 426,6 millions de dollars américains (près de 600 millions de dollars canadiens). La majorité de ces ventes, soit 96 %, ont été réalisées aux États-Unis. De janvier à septembre, les ventes de ce médicament totalisaient 893,3 millions de dollars américains (plus de 1,2 milliard de dollars canadiens). D’ici la fin de l’année, ce chiffre atteindra probablement un total de 1,4 milliard (près de 2 milliards de dollars canadiens).
« Gilead affirme vouloir mettre fin à l’épidémie de VIH “pour tout le monde, partout”, mais ses actions prouvent le contraire. »
– Melissa Barber, conseillère en plaidoyer et politiques en santé mondiale chez MSF États-Unis
MSF a récemment lancé une campagne appelant Gilead à élargir l’accès mondial au lénacapavir. Le mois dernier, la compagnie a annoncé la mise en place d’une « voie d’accès » permettant de proposer du lénacapavir générique à prix abordable dans d’autres pays. Néanmoins, elle n’a rendu public aucun détail concret, notamment quant aux quantités qui seront disponibles dans ces pays ni leur prix.
Gilead demeure le seul fournisseur de lénacapavir à l’échelle mondiale. Elle continue de le vendre à des prix très élevés, ce qui limite considérablement l’approvisionnement des pays à revenu faible ou intermédiaire. Elle refuse également de le vendre directement à MSF pour que nous puissions l’utiliser dans le cadre de ses programmes médicaux.
« Alors que les ventes de Gilead liées au VIH ne cessent de grimper, le nombre d’infections au VIH augmente également dans les pays où l’entreprise continue d’empêcher les gens d’accéder à des versions abordables du lénacapavir », explique Melissa Barber, conseillère en plaidoyer et politiques en santé mondiale chez MSF États-Unis.
« Gilead affirme vouloir mettre fin à l’épidémie de VIH “pour tout le monde, partout”, mais ses actions prouvent le contraire. »
Par ailleurs, Gilead n’accepte toujours pas de vendre ce traitement à MSF. « Aujourd’hui, n’importe quelle clinique à New York peut commander du lénacapavir, mais notre équipe au Kenya n’a pu se procurer que cinq doses en tout », explique-t-elle. « Gilead refuse de vendre à MSF, quel que soit le prix. Plus de 95 % des nouvelles infections au VIH surviennent à l’extérieur des États-Unis, mais plus de 95 % des ventes de lénacapavir s’y effectuent. Les actionnaires de Gilead devraient se demander pourquoi. »
Nos équipes un peu partout à travers le monde manquent donc de moyen de prévenir le VIH. « Wall Street applaudira aujourd’hui les résultats financiers de Gilead », poursuit Melissa Barber. « Mais de l’Afrique australe à l’Amérique latine, nos équipes continueront de rencontrer chaque jour des personnes qui ont besoin de moyens efficaces de prévention du VIH, mais qui n’y ont pas accès. À quoi sert un médicament si les personnes qui en ont le plus besoin ne peuvent pas se le procurer? »
Derrière les chiffres, des personnes qui ont besoin de soins

« De nos jours, beaucoup de choses inattendues peuvent vous arriver. »
Philiswa Mbingo est une jeune femme d’Eswatini, le pays où la prévalence du VIH est la plus élevée au monde. Un quart des personnes âgées de 15 à 49 ans sont séropositives. Pour Philiswa Mbingo, la prévention du VIH revêt donc une grande importance.
« Je suis une très jeune femme », dit-elle. « De nos jours, beaucoup de choses inattendues peuvent vous arriver. » Elle évoque ainsi les réalités complexes auxquelles sont confrontées de nombreuses jeunes femmes en Eswatini. Là-bas, les femmes et les filles demeurent exposées à un risque élevé de violence sexuelle.
Philiswa connaît l’existence du traitement oral quotidien de prévention du VIH, la PrEP, mais elle choisit de ne pas l’utiliser. « Je ne l’aime pas, car les comprimés me causent des problèmes ». Elle a donc exploré d’autres options.
Sa première expérience avec la PrEP avait été l’anneau à la dapivirine, qui doit être remplacé tous les 28 jours.
Mais lorsqu’elle a découvert le lénacapavir, ce fut un tournant décisif.
« [Quand] j’ai entendu parler de l’injection de PrEP d’une durée de six mois, cela m’a rendue très heureuse. »
Bien que MSF ne puisse pas acheter de lénacapavir, le ministère de la Santé de l’Eswatini s’est vu allouer un nombre limité de doses. C’est ainsi que nous avons pu en obtenir dans une clinique de MSF.
Ce qui plaît à Philiswa dans le lénacapavir, c’est la protection prolongée qu’il offre. Cela réduit la nécessité de se rendre fréquemment à la clinique. « Je suis protégée longtemps avec l’injection de PrEP. Je ne la reçois que deux fois par année. »
Au-delà de la commodité, elle estime que l’option injectable est plus efficace. « Une autre chose qui [m’a convaincue d’opter pour] l’injection, c’est qu’elle fonctionne mieux que l’anneau. » En effet, le lénacapavir s’avère efficace à près de 100 % dans la prévention du VIH. « Mieux vaut prévenir que guérir », affirme-t-elle.
Toutefois, malgré sa commodité, le lénacapavir n’est toujours pas une option pour de nombreuses personnes, en Eswatini et à travers le monde. Et cela, en raison des restrictions d’approvisionnement imposées par Gilead.
« Rien ne justifie que Gilead ne rende pas le lénacapavir plus accessible aux personnes vivant dans les pays fortement touchés par le VIH », déclare Melissa Barber. « Gilead doit cesser de faire passer ses profits avant la santé des gens. »

« Si c’était possible, je le ferais. »
Chaque jour, *Thembi prend des décisions qui sécurisent son avenir. « Je suis une personne soucieuse de mon corps et de ma santé », dit-elle simplement.
Elle estime que tout le monde devrait avoir la possibilité de se protéger, notamment grâce à la prévention du VIH.
Comme beaucoup de jeunes femmes au Zimbabwe, Thembi comprend les réalités liées à ce virus. Elle sait comment il se transmet et connaît l’importance des pratiques sexuelles sécuritaires. Elle sait aussi qu’il existe des médicaments préventifs, comme la PrEP et la prophylaxie postexposition (PEP).
Elle a récemment découvert l’existence d’injections préventives à action prolongée contre le VIH, comme le cabotégravir (CAB-LA) et le lénacapavir. « J’aimerais vraiment recevoir l’injection », dit-elle. Mais vouloir se protéger et y parvenir sont deux choses très différentes.
Thembi n’a pas pu se procurer ces injections, non pas par peur ou hésitation, mais parce qu’elle n’y a pas accès. L’approvisionnement étant limité dans sa communauté, les programmes accordent la priorité aux personnes qui reçoivent déjà ces injections et qui doivent poursuivre leur traitement. Les patients et patientes comme Thembi n’ont tout simplement pas cette possibilité.
« S’il était disponible, je le prendrais », explique-t-elle. « Je n’hésiterais pas à le prendre si j’étais certaine que l’approvisionnement était régulier et que je n’avais pas à faire la file pendant de longues heures pour y avoir accès. »
L’histoire de Thembi reflète l’expérience de nombreuses autres personnes qui pourraient bénéficier des dernières avancées en matière de prévention du VIH. Elles demeurent toutefois exclues en raison de la rareté de ces traitements et des obstacles à l’accès.
* Le nom a été modifié pour protéger la vie privée.