Mexique : en l’absence de soins adéquats, les séquelles de la torture persistent pendant des années
MSF appelle à la mise en place de soins intégrés précoces pour les personnes survivantes de violences.
Au Mexique, les personnes qui ont survécu à la torture et à des violences extrêmes sont confrontées à de longs délais pour accéder à des soins médicaux et psychologiques. Cette situation aggrave leurs séquelles, entravant ainsi leur rétablissement. Malgré la gravité de ces expériences, de nombreux obstacles continuent de restreindre l’accès aux services spécialisés. Dans de nombreux cas, les personnes n’arrivent simplement pas recevoir les soins dont elles ont besoin.
Médecins Sans Frontières (MSF) dénonce les conséquences de ces retards. Nous demandons la mise en place de soins intégrés précoces et adaptés à la culture des personnes survivantes de torture et de violences extrêmes. Nous appelons également à éliminer les barrières qui continuent de restreindre l’accès à un soutien spécialisé.

« La torture ne s’arrête pas lorsque l’agression prend fin », explique Violeta Chapela, conseillère médicale au centre de soins intégré (CAI) de MSF à Mexico. « Ses effets peuvent perdurer pendant des mois, des années, voire toute une vie. »
Depuis 2017, les équipes de MSF du CAI offrent des soins multidisciplinaires, notamment un soutien médical, psychologique et social aux personnes survivantes de torture et de violences extrêmes. Toutefois, de nombreuses personnes tardent à se faire soigner après avoir subi de tels actes. L’absence de prise en charge rapide retarde le processus de guérison, en plus d’aggraver les conséquences de la violence sur la santé physique, mentale et sociale.
Les données recueillies au CAI reflètent clairement ces retards. En 2025, 112 personnes survivantes de violence ont été admises et soignées au centre. De celles-ci, 48,2 % ont déclaré avoir subi un acte de violence entre 4 et 12 mois avant leur première consultation, et 23,2 % plus d’un an auparavant. Seule une minorité a reçu des soins dans les premières semaines. Cette année-là, MSF a assuré un total de 7 181 consultations médicales et séances de soutien psychologique et psychosocial. Cela témoigne de la complexité des traitements, de l’ampleur des besoins et des lacunes en matière d’accès précoce aux soins.
« Même après avoir subi des violences extrêmes, il est possible de retrouver sa dignité, de se reconstruire un projet de vie et d’envisager l’avenir avec espoir. »
– Violeta Chapela, conseillère médicale au centre de soins intégrés de MSF à Mexico
Derrière ces retards se cachent des barrières qui limitent l’accès aux soins : peur, méfiance envers les institutions, stigmatisation et manque d’information. À celles-ci s’ajoutent des obstacles administratifs, économiques, liés à la documentation, linguistiques et culturels.
Ces difficultés touchent les communautés autochtones, qui se heurtent à des services non offerts dans leur langue ou non adaptés à leur contexte. Les personnes originaires d’Haïti et d’ailleurs qui se déplacent le long de la route migratoire sont quant à elles confrontées à des barrières linguistiques, à l’isolement et à une méconnaissance des services disponibles. Beaucoup évitent de se faire soigner en raison d’expériences passées de violence ou de discrimination.
Au CAI, MSF soutient des personnes qui souffrent d’anxiété, de dépression, de syndrome de stress post-traumatique et de traumatismes complexes, ainsi que d’autres qui éprouvent de grandes difficultés à rétablir un lien de confiance. Beaucoup ont survécu à un enlèvement, à des violences sexuelles, à des agressions physiques ou à des menaces. Ces expériences affectent non seulement le corps physique, mais aussi la manière dont les personnes interagissent avec leur environnement et leur capacité à se construire un projet de vie.

Dans ce contexte, des soins spécialisés, gratuits et confidentiels sont indispensables. « L’accès à des soins intégrés est essentiel pour que les personnes puissent entamer leur processus de guérison », explique Violeta Chapela. Au CAI, en plus des services multidisciplinaires, MSF propose des espaces collectifs destinés à rétablir la confiance. Cette approche permet de soutenir un rétablissement durable, au-delà des soins immédiats.
La nécessité de ces services s’inscrit dans un contexte plus large. Selon l’Indice mondial de la torture 2025, le Mexique est classé parmi les pays présentant un « risque élevé de torture et de mauvais traitements ». Entre 2019 et 2024, on y dénombre 2 881 cas documentés et au moins 3 506 personnes survivantes. Cela reflète un problème persistant qui touche à la fois les communautés locales, les personnes migrantes et les personnes déplacées à l’intérieur du pays.
Malgré la gravité de ces expériences, le rétablissement est possible lorsque les conditions adéquates sont réunies. « Même après avoir subi des violences extrêmes, il est possible de retrouver sa dignité, de se reconstruire un projet de vie et d’envisager l’avenir avec espoir », conclut Violeta Chapela.
Gerardo*, une personne soutenue par MSF au CAI, en parle en termes personnels : « Cela a été un processus difficile, mais, petit à petit, j’ai commencé à voir des changements. J’ai compris qu’il y avait moyen d’aller de l’avant. Aujourd’hui, j’ai l’impression de repartir à zéro. Je suis un nouvel homme. »
*Les noms ont été modifiés pour protéger la vie privée.