Portrait d’Ainur Absemetova, ancienne directrice de projet de MSF en Ukraine. Suisse, 2025. © Pierre-Yves Bernard/MSF
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Ukraine : « la mort et… la vie font désormais partie du quotidien »

Ainur Absemetova, ancienne directrice de projet de MSF en Ukraine, parle de la résilience, des traumatismes et de la vie en temps de guerre.

Ainur Absemetova
Directrice de projet en Ukraine (2024-2025)

La mort et la célébration de la vie font désormais partie du quotidien. Il m’arrive toujours de ne pas savoir comment gérer cela.

Cela fait près de neuf mois que j’ai quitté mon poste en Ukraine. Pourtant, j’essaie encore de comprendre comment la guerre et la vie quotidienne peuvent coexister : comment les gens continuent-ils à vivre dans un contexte de peur, d’incertitude et de deuil.

Depuis plus de 25 ans, je travaille dans le domaine de l’assistance humanitaire. J’ai notamment participé à des projets en Afghanistan, en Haïti, au Soudan du Sud, au Soudan et au Yémen. Depuis 2019, j’ai occupé divers postes humanitaires dans différents endroits avec Médecins Sans Frontières (MSF).

Entre l’été 2024 et l’été 2025, j’ai travaillé comme directrice de projet de MSF en Ukraine. J’ai soutenu de multiples activités médicales et humanitaires. Parmi celles-ci, j’ai participé à l’ouverture du centre de rétablissement en santé mentale de Vidnovlennia (dont le nom signifie « rétablissement » en ukrainien) à Vinnytsia. Ce centre est spécialisé dans le traitement du trouble de stress post-traumatique (TSPT) chez les personnes affectées par la guerre.

Selon la mission des Nations Unies pour la surveillance des droits de la personne en Ukraine [Human Rights Monitoring Mission in Ukraine], 2025 a été l’année la plus meurtrière pour les personnes civiles depuis 2022. Quelque 2 514 personnes ont été tuées et 12 142 blessées dans des affrontements liés au conflit.

Dans la région de Dnipropetrovsk, un membre du personnel d’une clinique mobile de MSF examine une patiente au centre de transit pour les personnes déplacées. Ukraine, 2025. © Julien Dewarichet

Avec ses 600 000 kilomètres carrés de superficie, l’Ukraine est un immense pays, le plus grand en Europe. La ligne de front se prolonge sur plus de 1 200 kilomètres et l’impact de la guerre s’étend bien au-delà de cette zone. Certaines villes peuvent sembler calmes à première vue, mais les frappes aériennes et les attaques de missiles touchent l’ensemble du pays. Ces dernières années, les attaques contre les infrastructures énergétiques ont privé des millions de personnes d’un approvisionnement stable en électricité et en chauffage. Ceci accentue à la fois la pression humanitaire et la détresse psychologique, en particulier pendant l’hiver.

Selon la mission des Nations Unies pour la surveillance des droits de la personne en Ukraine [Human Rights Monitoring Mission in Ukraine], 2025 a été l’année la plus meurtrière pour les personnes civiles depuis 2022. Quelque 2 514 personnes ont été tuées et 12 142 blessées dans des affrontements liés au conflit. Ces chiffres reflètent non seulement l’ampleur de la souffrance, mais aussi l’augmentation des risques pour les personnes qui vivent loin des lignes de front.

La guerre laisse de nombreuses blessures invisibles… Les gens peuvent donner l’impression de s’en sortir, parce qu’ils travaillent ou rient. Toutefois, ils portent en eux de profondes cicatrices psychologiques causées par les bombardements, les déplacements, le deuil, la captivité ou la peur ressentie sur une période prolongée.

Le projet de MSF que j’ai coordonné est situé à Vinnytsia. Cette ville du centre ouest de l’Ukraine est relativement moins exposée au danger que les régions proches des lignes de front. Cette relative stabilité permet d’offrir des traitements en santé mentale spécialisés et à long terme. En revanche, dans les zones soumises à des bombardements constants, ceci serait extrêmement difficile. Au centre de Vidnovlennia, MSF offre des soins psychologiques aux personnes affectées par la guerre. Il s’agit notamment d’anciens combattants ou de personnes déplacées, capturées ou civiles qui ont subi un traumatisme, un deuil ou un stress prolongé.

Bien que mes responsabilités ne comprenaient pas d’activités cliniques directes, j’ai souvent observé les gens dans la salle d’attente : des enfants, des jeunes femmes, des hommes et des personnes âgées. Ces observations m’ont fortement marquée. J’avais constamment conscience des capacités limitées de notre organisation et de l’ampleur de la souffrance ressentie par les personnes qui ne venaient pas jusqu’à nous. Je me demandais souvent ce à quoi ces personnes étaient confrontées une fois qu’elles quittaient notre clinique. Quelles peurs, quel deuil et quelles incertitudes ramenaient-elles dans leur quotidien?

La guerre laisse de nombreuses blessures invisibles. On ne peut pas toujours reconnaître une personne traumatisée dans la rue. Les gens peuvent donner l’impression de s’en sortir, parce qu’ils travaillent ou rient. Toutefois, ils portent en eux de profondes cicatrices psychologiques causées par les bombardements, les déplacements, le deuil, la captivité ou la peur ressentie sur une période prolongée.

Au centre d’hébergement pour personnes déplacées de Dnipro, il n’y a pas d’électricité. Yuliia Murashkina verse de l’eau chaude dans une tasse. « Nous vivons ici, dans ce centre, depuis quatre ans. Nous nous considérons désormais comme les membres d’une même famille. » Ukraine, 2026. © Julia Kochetova

Les moments qui m’ont le plus marquée étaient les lendemains de violents bombardements à Kiev. Je me réveillais en pensant d’abord aux enfants et à la façon dont ils vivaient cette situation. Ils grandissaient au milieu des sirènes d’alerte aérienne continues. Étant moi-même une maman, je comprends le profond sentiment d’impuissance face à l’incapacité de protéger pleinement son enfant contre une telle peur et une telle instabilité. Ces pensées m’accompagnaient durant toute la journée.

Dans un centre d’hébergement, Kateryna (à droite) tient dans ses bras son bébé de deux mois, Damir. Il n’a été baigné que deux fois dans toute sa vie. La première fois, immédiatement après avoir quitté la maternité. La deuxième fois, un jour où le refuge a été alimenté en électricité. Ukraine, 2026. © Julia Kochetova

Le lendemain d’un bombardement intense, les gens continuaient à se rendre au travail, les enfants allaient à l’école, et la plupart reprenaient le cours de leur vie. Parfois, on avait l’impression que tout le monde avait appris à aller de l’avant en faisant comme si de rien n’était. Je trouvais cela compréhensible, mais profondément perturbant. L’obligation de maintenir une apparence de normalité peut devenir une stratégie de survie, mais elle peut aussi masquer des traumatismes non résolus.

Ce qui m’a le plus frappée en Ukraine, c’est la façon dont la vie reprend malgré tout le reste. Les gens continuent d’aller au théâtre, au cinéma, au café ou à la salle de sport et de célébrer les petits moments du quotidien. La guerre semble faire partie de la vie ordinaire. Les sirènes d’alerte aérienne, les explosions, les coupures de courant et le deuil semblent être devenus monnaie courante. Cette normalisation de la guerre est l’un des aspects les plus perturbants du conflit. Lorsque la violence devient familière, elle transforme la façon de penser, les émotions et la perception que les gens ont de la sécurité, du deuil et de l’avenir.

Il est difficile de décrire ce que l’on ressent lorsque l’on vit dans un endroit où coexistent les frappes aériennes et les festivités, la peur et la résilience, le deuil et les habitudes du quotidien. Je tente toujours, à ce jour, de comprendre ce que cela signifie. La coexistence de la vie et de la mort, de l’espoir et du désespoir, continue de remettre en question ma perception de la guerre et de l’humanité.