Ukraine : quatre ans de guerre totale
Trois membres du personnel de MSF racontent témoignent de ce que signifie vivre, travailler, endurer et soigner en Ukraine en temps de guerre.
« ”Être en vie” est à la fois le seuil le plus bas et l’accomplissement le plus élevé pour toutes les personnes qui vivent actuellement en Ukraine. »
Katsa Juliana Shea est responsable de la promotion de la santé chez MSF. Elle a rejoint l’organisation en janvier 2022 et a depuis travaillé au Bangladesh, en Haïti, au Soudan du Sud et, actuellement, en Ukraine. Elle témoigne de son expérience.

L’absurdité de cette guerre réside dans ses contradictions : la vie continue parallèlement à une destruction incroyable. Il y a le courage et la détermination des Ukrainiens et des Ukrainiennes, mais aussi le chagrin, la fatigue de mes proches et le poids des histoires des personnes à qui nous prêtons assistance. Chaque jour, à de nombreuses reprises, vous croisez de jeunes hommes, une canne à la main et des membres amputés. Il est impossible de saisir l’ampleur et le coût de tout cela.
Et pourtant, au milieu de cette absurdité, des alarmes, des bombardements et des drones qui survolent le ciel, les gens continuent d’aller dans les parcs, les enfants jouent et les restaurants restent ouverts. L’horreur et la beauté coexistent. On ne peut s’empêcher de porter cette tension avec soi comme un petit caillou dans sa poche, toute la journée, tous les jours, en essayant de comprendre comment tout cela peut être ainsi, comment tout cela s’articule.
« En passant devant les centaines de lits alignés dans le gymnase d’une ancienne école, on voit de nombreux couples âgés de 80 à 90 ans, assis tranquillement sous la faible lumière, contraints de finir leur vie dans ces conditions extrêmes. »
– Katsa Juliana Shea, responsable de la promotion de la santé chez MSF à Kyiv
Les bombardements sont à la fois terrifiants et étrangement banals. Vos nuits sont agitées à cause du bourdonnement effrayant des drones, suivi d’explosions bruyantes qui vous réveillent en sursaut. C’est sans parler des alertes aériennes ou des informations de sécurité qui vous parviennent toutes les deux minutes sur votre téléphone. Pourtant, le lendemain matin, il y a comme un retour à la normale, presque un défi déguisé en routine. Lorsque vous vous rendez au travail le lendemain matin, toutes les personnes que vous croisez sont aussi épuisées que vous. Cela se lit sur tous les visages. Vous ressentez une sorte de solidarité avec ceux et celles qui, comme vous, n’ont pas dormi la nuit précédente.
Lorsque vous voyez vos collègues ukrainiens et que vous leur demandez comment ils vont, leur réponse est souvent : « Je suis en vie. » Ce n’est pas dit de manière ironique ou mélodramatique, c’est simplement la froide vérité, factuelle, de la situation. Vous réalisez qu’« être en vie » est à la fois le minimum et le maximum, le seuil le plus bas et l’accomplissement le plus élevé pour toutes les personnes qui vivent actuellement en Ukraine.
Ces expériences reflètent une réalité plus large à laquelle beaucoup de gens sont confrontés. La ligne de front en Ukraine change rapidement. Récemment, elle a reculé de 10 kilomètres en une nuit. C’est pourquoi on constate un afflux croissant de personnes dans les centres d’évacuation installés à une certaine distance de la ligne de front. En passant devant les centaines de lits alignés dans le gymnase d’une ancienne école, on voit de nombreux couples âgés de 80 à 90 ans, assis tranquillement sous la faible lumière, contraints de finir leur vie dans ces conditions extrêmes.
Récemment, j’ai discuté avec un homme qui avait marché des kilomètres pour rejoindre le centre d’évacuation, accompagné de deux chiens et deux chats. Pendant que nous parlions, il se tenait là, les chiens endormis à ses pieds, à côté du chat auquel il manquait la moitié du visage. « Ces animaux m’ont sauvé la vie », m’a-t-il dit. « Il y avait des drones au-dessus de ma tête, mais ils ne m’ont pas attaqué parce qu’ils ont vu que j’avais des animaux avec moi. »

L’impact est inégal, filtré à travers différentes vies. La vérité, c’est que je le ressens, mais pas de la même manière que mes proches et mes collègues en Ukraine. Je suis ici, sous le même ciel, j’entends les mêmes explosions, je vois les mêmes fenêtres trembler. Je ressens une partie de l’adrénaline et une partie de la fatigue. Mais ce n’est pas mon frère qui est au front, ce n’est pas ma maison qui est réduite en ruines, ce n’est pas tout mon village, mon enfance, mon éducation et la fortune de ma famille qui ont été rayés de la carte. Ce n’est pas mon histoire ou ma culture qui sont en jeu.
C’est une double réalité. D’un côté, je traverse cette épreuve à leurs côtés, je bois les quatre mêmes tasses de café le lendemain matin, je m’occupe des mêmes patients et patientes. De l’autre, je sais qu’il existe une sorte de barrière entre leur chagrin et le mien, entre leur risque et le mien. Je me sens donc profondément ancrée dans cette expérience, et j’en suis à la fois très éloignée. C’est comme si je vivais la tragédie de quelqu’un d’autre, mais seulement en tant qu’invitée, sans jamais m’approprier pleinement la douleur ou les héritages de cette guerre.

Le fait est qu’il y a tellement d’histoires qui pourraient vous briser le cœur dans les moments calmes de la journée, lorsque vous laissez vos sentiments remonter à la surface. Mais parfois, ce sont les moments ordinaires en apparence qui me touchent le plus, ceux qui semblent anodins jusqu’à ce que vous réalisiez qu’ils ont une importance capitale.
Un après-midi, en sortant de mon appartement, j’ai levé les yeux et j’ai aperçu mes voisins, un jeune couple adorable debout à leur fenêtre. Je leur ai fait signe de la main et l’homme m’a fait signe d’attendre. Il a disparu brièvement, puis est revenu avec un nouveau-né dans ses bras. Il a approché le bébé de la fenêtre pour que je le voie, rayonnant de fierté. Je lui ai envoyé la main à mon tour. Cette image s’est gravée dans mon esprit : une famille, vivant sous le survol incessant des drones, qui mérite de vivre en paix. Ce n’est qu’un des innombrables petits miracles qui se produisent encore aujourd’hui. Mon ami m’a dit que l’expression ukrainienne « бути у надії », utilisée pour dire qu’une femme est enceinte, se traduit littéralement par « être dans l’espoir ». Il ne fait aucun doute que cet espoir, cet investissement dans l’avenir, est le moteur de la résilience qui nous permet de continuer d’avancer.
« J’ai rencontré des personnes dont le courage et la détermination m’ont profondément impressionné. »
Christine Mwongera est coordonnatrice médicale chez MSF au centre de santé Vidnovlennia, à Vinnytsia. Nos équipes y offrent un accompagnement psychologique et des traitements aux personnes souffrant de symptômes liés au trouble de stress post-traumatique (TSPT) causé par la guerre. Elle témoigne de son expérience.

Depuis deux ans et demi, je travaille en Ukraine pour offrir du soutien aux personnes touchées par la guerre. Je constate que le conflit armé a profondément bouleversé la vie des gens, leurs familles et leurs foyers. Il leur a fait perdre leur sentiment de sécurité.
Cet hiver m’a semblé particulièrement rude par rapport aux deux précédents. Pendant les périodes de gel intense, les forces russes ont systématiquement pris pour cible les infrastructures énergétiques, de chauffage et d’approvisionnement en eau lors d’attaques de missiles et de drones. Le froid et l’approvisionnement électrique imprévisible ont rendu la vie quotidienne plus difficile et ont nécessité des ajustements constants. Il a fallu trouver des moyens de rester au chaud dans les appartements où la température avoisine les 7 °C, ou s’adapter à l’horaire d’éclairage (certains jours, il n’y a parfois que deux heures d’électricité). Beaucoup de gens ont souffert de l’hiver rigoureux et des coupures de courant. Je le ressens moi-même, je l’entends de la bouche de mes collègues et je le constate partout à Kyiv.
Cependant, les gens en Ukraine sont vraiment exceptionnels. J’ai été témoin d’une incroyable solidarité dans la manière dont ils s’organisent pour se donner du soutien mutuel et continuer à avancer, malgré les moments difficiles. Au centre de santé mentale Vidnovlennia de MSF à Vinnytsia, où nous soutenons les personnes qui ont subi un traumatisme, j’ai rencontré des gens dont le courage et la détermination m’ont profondément impressionné. Je me souviens de personnes qui avaient vécu des expériences extrêmement difficiles, comme la perte de leur maison, celle de membres de leur famille ou encore le déplacement forcé. Et pourtant, elles parlaient de leur famille, des gens de leur voisinage et de leurs projets d’avenir pour eux-mêmes et leurs enfants. L’espoir qu’elles portaient en elles m’a longtemps marquée.
Je suis Kényane, et quand je suis arrivée en Ukraine, j’ai tout de suite remarqué la distance sociale entre les gens. Au Kenya, les personnes tendent à être très expressives et à nouer facilement des liens, tandis que les Ukrainiens et les Ukrainiennes semblaient réservés au premier abord. Mais une fois qu’ils se sont ouverts à moi, le lien qui s’est créé était sincère et significatif. C’est particulièrement vrai maintenant, quand ils savent que vous partagez avec eux l’expérience de la guerre. Et je partage effectivement cette expérience.

Je suis la plupart du temps basée à Kyiv et, comme beaucoup de gens de la capitale, mes nuits sont marquées de violentes attaques contre la ville et ses infrastructures énergétiques. Des canaux de surveillance comme des applications téléphoniques et des chaînes Telegram nous avertissent souvent de bombardements imminents. Il y a certaines règles de sécurité à suivre, comme se rendre dans des abris ou respecter la règle des « deux murs », soit s’assurer qu’il y ait au moins deux murs solides entre vous et la rue. Cela signifie que les endroits les plus « sûrs » sont la salle de bain, le couloir, le placard ou le garde-robe.
Ces nuits peuvent sembler interminables. Même après le retour au calme, le corps reste tendu dans la crainte de ce qui aurait pu se passer, tout en éprouvant le soulagement d’être en sécurité. Une habitude que j’ai prise pour faire face aux bombardements est de limiter ma consommation d’informations et de me concentrer sur des pensées positives. Le sommeil est souvent perturbé et il faut parfois du temps pour se remettre et retrouver une routine normale.
J’ai toujours voulu travailler là où les gens ont le plus besoin de soutien. Pour moi, ce travail a du sens. Même la plus petite action peut avoir un impact réel dans la vie d’une personne qui traverse un moment très difficile.
« Nous avons affronté l’hiver le plus froid que l’Ukraine ait connu depuis des années. »
Robin Meldrum travaille en Ukraine depuis 2024. Il est directeur des programmes, principalement responsable des projets menés dans l’est du pays, près de la ligne de front. Il fait état de la situation et raconte son expérience.

La situation en Ukraine est-elle inquiétante, effrayante et profondément déprimante? Divulgâcheur : oui, et elle semble s’aggraver.
Nous avons connu un incident dans la ville de Kherson, située sur la ligne de front, à l’hôpital où travaille une de nos équipes médicales. Chaque jour, la ville est la cible de centaines d’obus d’artillerie et de drones d’attaque à courte portée. Ce jour-là, les tirs d’artillerie ont été particulièrement intenses dans toute la ville, et plusieurs obus de mortier ont atterri dans l’enceinte de l’hôpital. Heureusement, aucun des bâtiments n’a été directement touché. Notre équipe est bien entraînée à réagir et se réfugie dans l’abri sécurisé du sous-sol dès que le risque augmente. Je me suis rendu à l’hôpital la semaine suivante pour rencontrer le directeur.
Sa réaction restera à jamais gravée dans ma mémoire. Dès que nous avons franchi la porte, j’ai clairement senti sa tension : il pensait que nous étions venus lui annoncer que nous ne pourrions plus travailler dans cet hôpital. Lorsque nous lui avons dit que nous avions l’intention de rester, son soulagement était palpable. Il nous a expliqué qu’il serait difficile de maintenir le service des urgences et les unités de soins intensifs de l’hôpital sans le soutien de MSF. Il nous a aussi confié avoir été inquiet toute la semaine précédente à l’idée que l’équipe de MSF puisse partir.
« Nous savons tous et toutes pourquoi nous sommes ici. Il y a des personnes en situation de grande vulnérabilité qui ont besoin de soins médicaux et qui ont droit à tous nos efforts. Et chaque semaine qui passe, les besoins augmentent à mesure que la machine de guerre poursuit son œuvre. »
– Robin Meldrum, directeur des programmes de MSF en Ukraine
C’est ce que nous constatons partout où nous allons, sur les quelque 600 kilomètres de zones proches de la ligne de front où les équipes de MSF interviennent. Les hôpitaux et les centres de soins de santé primaires ont du mal à composer avec l’énorme pénurie de personnel. Un hôpital général que nous soutenions près de la ligne de front, dans l’est du pays, n’avait pas de médecin spécialiste en chirurgie jusqu’à ce que MSF propose d’y intégrer une équipe médicale. Pendant 12 mois, notre équipe a réalisé ou participé à 452 interventions chirurgicales dans cet hôpital, jusqu’à ce que la ligne de front devienne trop proche. Nous avons alors dû nous retirer et offrir un soutien à un autre hôpital situé un peu plus loin de la zone de combats actifs.


Les personnes que nous soignons et transportons en ambulance démontrent les répercussions [de ce conflit] sur les communautés. Dans presque tous les villages situés dans un rayon de 50 kilomètres autour de la ligne de front, des gens sont restés sur place. Il s’agit généralement de personnes âgées qui ont vécu là toute leur vie, qui n’ont pas les moyens de partir et qui sont très inquiètes à l’idée de quitter. Où iront-elles? Comment trouveront-elles de quoi se nourrir et s’abriter? Qu’adviendra-t-il de leur maison pendant leur absence? Beaucoup de ces personnes sont atteintes de maladies chroniques, et les services de soins de santé primaires sur lesquels elles comptent habituellement ont été réduits, ou ont complètement disparu dans certains cas.
Nous tentons d’atteindre le plus grand nombre de ces communautés possible par des cliniques mobiles. Cependant, nos équipes hospitalières voient arriver beaucoup trop de gens âgés dans un état critique, faute de pouvoir poursuivre leurs traitements réguliers pour l’hypertension, le diabète ou d’autres maladies pourtant faciles à gérer. L’âge moyen des personnes admises dans l’unité de soins intensifs que nous soutenons à Kherson est de 63 ans, et beaucoup sont beaucoup plus âgées. Elles arrivent souvent dans un état critique, et parfois trop tard.
Au cours des deux derniers mois, nous avons dû affronter un hiver très difficile, le plus froid que l’Ukraine ait connu depuis plusieurs années. Les attaques russes ont visé les infrastructures électriques et de chauffage, et les conséquences ont été brutales. J’ai dû emménager dans l’appartement d’un collègue après un mois sans eau courante, sans toilettes, avec un chauffage très intermittent et parfois seulement deux ou trois heures d’électricité par jour. Je me réveillais souvent dans une pièce où la température était de trois ou quatre degrés Celsius, soit la température recommandée à l’intérieur d’un réfrigérateur. Beaucoup de mes collègues ukrainiens ont vécu la même expérience. Ils ont dû quitter leur domicile pour emménager chez des proches ou des collègues, car, lorsque les températures descendent à 20 degrés sous zéro, le simple fait de rester en vie devient un combat si vous n’avez pas de chauffage.

Une attaque potentielle est toujours imminente et peut survenir à tout moment. Cette menace est omniprésente, 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Chacun a sa propre façon de faire face à la situation. J’essaie d’apprécier les petits moments de beauté et de normalité : les corbeaux qui tournent et crient au coucher du soleil au-dessus du Dniepr à Kyiv, tandis que l’imposante statue de la Mère Ukraine de 90 mètres de haut fixe d’un regard indomptable le fleuve à l’est; les deux pics épeiches qui se posent chaque matin sur le vieux noyer devant notre maison à Mykolaïv; les bonnes discussions entre amis autour d’une bière ou d’un café dans l’un des nombreux bars et excellents cafés de Kyiv ou de Dnipro; et un barbecue estival mémorable sur la plage de sable au bord du fleuve Pivdenny Buh à Mykolaïv, où j’ai imité les gens de la place et fait une petite baignade très agréable.
Mais surtout, je trouve motivation et inspiration auprès de nos 320 collègues ukrainiens. Cela fait quatre ans qu’ils endurent cette situation, et leur épuisement est manifeste. Ceux et celles qui sont originaires de la région orientale de l’Ukraine subissent cette guerre depuis maintenant 10 ans. Toutes les personnes que je connais vivent avec des séquelles psychologiques et émotionnelles. Mais la détermination et l’engagement dont mes collègues font preuve chaque jour, en mobilisant toute leur énergie pour travailler du mieux possible dès le matin, sont une source d’inspiration extraordinaire.
Nous savons tous et toutes pourquoi nous sommes ici. Il y a des personnes en situation de grande vulnérabilité qui ont besoin de soins médicaux et qui ont droit à tous nos efforts. Et chaque semaine qui passe, les besoins augmentent à mesure que la machine de guerre poursuit son œuvre.