enterace for the traige area at MSF COVID19 treatment center in Al Kuwait Hospital, Sana'a, Yemen. © MSF/Hareth Mohammed
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Alors que le Canada retrouve graduellement une certaine normalité, les pays à faible revenu n’ont toujours pas accès aux vaccins contre la COVID-19, ce qui augmente le risque pour tout le monde

Par Jason Nickerson, représentant humanitaire de MSF au Canada, et Adam Houston, chargé de la politique médicale et du plaidoyer à MSF Canada.

 

Fin octobre 2021, le monde a franchi une autre étape sombre dans la pandémie de COVID-19, quand le décompte mondial officiel des décès dus au virus a dépassé la barre des cinq millions. Le véritable bilan est susceptible d’être beaucoup plus lourd et ne fera qu’augmenter à mesure que de nouveaux variants continuent d’évoluer et de se propager parmi les populations vulnérables. Quand les Canadiens amorceront la nouvelle année en janvier prochain, beaucoup plus de personnes dans le monde seront mortes de la maladie.

Comme on l’a vu récemment au Canada, les nouveaux cas et les décès dus à la COVID-19 surviennent principalement parmi les non-vaccinés. Contrairement au Canada, cependant, des millions de personnes dans le monde n’ont pas le choix – il n’y a tout simplement pas assez de doses de vaccin disponibles dans leur pays pour les protéger. Cette disparité est en grande partie attribuable à une chose : la richesse.

 

Les pays à faible revenu ne peuvent rivaliser dans la course mondiale aux vaccins

 

Les adultes qui vivent dans des pays riches comme le Canada jouissent d’un accès presque universel aux deux doses nécessaires pour être complètement vaccinés. En effet, le Canada s’est procuré plus de doses qu’il pourra effectivement utiliser, même en tenant compte des plans pour offrir une troisième dose de rappel à tous les Canadiens. Au Canada, le plus grand défi n’est plus de s’assurer que nous avons suffisamment de vaccins pour tout le monde, mais de convaincre les hésitants à recevoir le vaccin.

Dans les pays à faible revenu, cependant, la situation est radicalement différente. Ces gouvernements n’ont pas les moyens de surenchérir sur le Canada et d’autres pays riches pour l’accès à l’approvisionnement mondial encore limité de vaccins, qui est toujours étroitement contrôlé par les sociétés pharmaceutiques qui les fabriquent.

Seuls 15 des 54 pays d’Afrique ont atteint l’objectif de vacciner complètement 10 % de leur population d’ici la fin septembre. L’OMS estime désormais que seuls cinq pays d’Afrique atteindront l’objectif de vacciner 40 % de leur population d’ici la fin de 2021.

Certains pays seront en fait bien loin derrière. Au Cameroun, moins de 1 % de la population était complètement vaccinée début novembre, ce qui signifie que la plupart des gens, y compris les populations vulnérables comme les travailleurs de la santé et les personnes âgées, n’ont pas encore reçu une seule dose du vaccin. Dans de nombreux pays, cela pourrait prendre non seulement des mois mais des années avant que suffisamment de vaccins soient disponibles pour vacciner complètement l’ensemble de la population. D’ici là, de nouveaux variants de la COVID-19, dont certains pourraient être résistants aux vaccins actuels, auront eu le temps d’évoluer. Ces nouvelles souches présentent à leur tour un risque, même pour les Canadiens complètement vaccinés.

 

De nombreux travailleurs de la santé de MSF ne sont toujours pas protégés

Le manque d’accès aux vaccins, même pour les populations les plus vulnérables, est un grave problème partout dans le monde. Les travailleurs de la santé dans de nombreux pays, y compris les membres du personnel de MSF, doivent continuer à répondre aux urgences médicales, notamment à la COVID-19, sans bénéficier de protection contre le virus. Dans la vidéo ci-dessous, des membres du personnel médical de MSF au Honduras, en Irak, en Ouganda et au Yémen décrivent comment la disparité dans l’approvisionnement en vaccins entre les pays riches et les pays pauvres ne leur laisse d’autre choix que de risquer leur vie chaque jour :

Pourquoi beaucoup de personnes parmi les plus vulnérables du monde n’ont-elles toujours pas accès aux vaccins contre la COVID-19?

 

Qu’est-ce qui explique cette situation? Dans une pandémie mondiale où de nouveaux variants de la maladie émergent rapidement – une pandémie qui ne sera réellement terminée que si elle est terminée partout -, comment certains pays peuvent-ils assouplir les restrictions et déployer des doses de rappel alors que d’autres n’en ont même pas assez pour fournir une première dose à leurs citoyens les plus vulnérables?

Un problème fondamental est que les sociétés pharmaceutiques comme Pfizer et Moderna ne peuvent tout simplement pas produire suffisamment de doses pour approvisionner le monde entier en vaccins – et ce qu’elles arrivent à produire, elles les vendent en priorité aux pays riches qui sont prêts à payer plus que les autres, même lorsque ces pays en sont à administrer des troisièmes doses et que d’autres attendent d’administrer les premières. Par ailleurs, ces mêmes entreprises refusent de partager ouvertement les connaissances et la technologie nécessaires pour produire suffisamment de doses afin de répondre à la demande mondiale immédiate – et ce, malgré le fait que la mise au point de ces vaccins a été largement financée par les gouvernements et les contribuables du monde entier.

 

Le Canada et d’autres pays ont appelé à une solidarité mondiale en matière de vaccins. Qu’est-il arrivé?

 

Les choses ne devaient pas se passer ainsi. Lorsque la pandémie a commencé, il était largement admis qu’il s’agissait d’une crise mondiale nécessitant des solutions mondiales. Le mécanisme COVAX, par exemple, a été mis en place pour regrouper les achats mondiaux de doses de vaccin au fur et à mesure qu’elles devenaient disponibles, afin de garantir la disponibilité des doses aux personnes les plus vulnérables indépendamment de leur pays de résidence, et l’équité envers les pays à faible revenu.

Au cours de ces premiers mois, le premier ministre canadien Justin Trudeau et d’autres dirigeants ont appelé avec éloquence à la solidarité mondiale en réponse à la pandémie, et le Canada et d’autres pays riches ont soutenu le COVAX non seulement en fournissant un financement, mais en devenant aussi participants au programme, en acceptant d’y acheter leurs doses de vaccin afin d’accroître sa capacité d’achat et de distribuer les doses de manière équitable dans le monde.

 

French graphic for Justin Trudeau

 

Plus d’un an plus tard, ces déclarations de solidarité sonnent dorénavant faux. Malgré sa participation au COVAX, le Canada a signé ses propres ententes d’achat bilatérales avec des sociétés pharmaceutiques, à des prix non divulgués. En novembre 2020, le Canada était le pays qui s’était procuré le plus de doses par habitant au monde. D’autres pays riches ont également conclu des ententes similaires. C’est ce qui a repoussé le COVAX, et les pays à faible revenu qu’il était censé aider, au bout de la file d’attente dans la course mondiale pour acquérir des vaccins.

Depuis, le COVAX a dû revoir plusieurs fois à la baisse ses prévisions de livraison pour 2021, tandis que les pays riches continuent d’accumuler des doses qu’ils ne parviendront même pas à utiliser.

Le gouvernement du Canada, qui détient encore des centaines de millions de doses de plus qu’il n’a besoin pour vacciner complètement toute sa population et fournir une troisième dose, continue de parler avec bienveillance de solidarité mondiale et de soutenir le COVAX, mais ne veut pas s’engager à réacheminer assez de ses doses aux pays qui en ont désespérément besoin. 

Promesses creuses et priorité aux profits plutôt qu’à la vie

 

Une autre démonstration de l’inadéquation entre la rhétorique des pays riches et la réalité du monde : lors du sommet du G20 d’octobre à Rome, le Canada et d’autres pays ont réitéré leur soutien au COVAX en s’engageant à faire don d’une petite quantité de doses et d’une plus grande somme d’argent, mais sans jamais toutefois reconnaître que, avec une offre mondiale restreinte en vaccins, ces fonds supplémentaires ne permettront pas de répondre aux besoins immédiats. De plus, les promesses n’ont d’importance que lorsqu’elles sont réellement remplies; avant le sommet du G20, le Canada avait livré moins de 7 % des vaccins promis au COVAX.

Parallèlement, les fabricants de vaccins continuent de protéger jalousement leur propriété intellectuelle, refusant de la partager pour accroître l’offre mondiale malgré les énormes profits qu’ils ont réalisés sur les vaccins mis au point principalement avec des fonds publics. Plus tôt ce mois-ci, MSF a appelé Moderna – qui devrait enregistrer des ventes de 18 milliards de dollars en 2021 grâce à son vaccin contre la COVID-19 mis au point avec un financement de 10 milliards de dollars de la part des contribuables américains – à partager sa technologie afin d’augmenter la production mondiale, en particulier dans des endroits comme en Afrique, où la capacité existante n’est pas utilisée à cette fin. Jusqu’à présent, Moderna et d’autres fabricants de vaccins comme Pfizer/BioNTech, qui devrait pour sa part enregistrer des ventes de 36 milliards de dollars en 2021 grâce à son vaccin contre la COVID-19, ont refusé. Alors que Moderna et d’autres ont fait de grandes promesses pour ouvrir des usines en Afrique, il y a peu de signes que ces plans se concrétiseront à temps pour éliminer les obstacles à l’accès qui coûtent actuellement des vies.

Que devrait faire le Canada?

 

Les Canadiens ont la chance de vivre dans l’un des rares pays riches au monde à avoir été en mesure d’obtenir plus de doses de vaccin contre la COVID-19 que nécessaires pour vacciner sa population; il a réussi à y parvenir malgré le fait qu’il n’avait aucune capacité de fabrication nationale. Cela a permis aux Canadiens de prendre les mesures nécessaires pour se protéger et protéger leurs proches, et d’aider à stopper la propagation de cette maladie dans leurs communautés.

Mais cela ne signifie pas que nous devons accepter que seules certaines personnes, principalement dans les pays riches, puissent se protéger de ce virus alors que beaucoup d’autres ne le peuvent pas. En outre, plus le bassin mondial de personnes non vaccinées est important, plus il y a de chances qu’émergent de nouveaux variants contre lesquels nos vaccins actuels pourraient ne pas être efficaces. Alors, que devrait faire le Canada? En termes simples, l’offre n’est pas suffisante pour protéger tout le monde dans la même mesure que nous pouvons nous protéger, donc nous devons veiller à ce que l’offre soit élargie et partagée équitablement.

Le Canada peut contribuer à ce faire de trois manières importantes :

 

  • Exiger que les sociétés pharmaceutiques rendent leurs technologies disponibles à l’échelle mondiale : un exemple clair d’un moyen d’y parvenir est de soutenir sans équivoque la dérogation aux ADPIC qui a été proposée à l’Organisation mondiale du commerce, qui permettrait de lever temporairement les droits de propriété intellectuelle sur les technologies de lutte contre la COVID-19 , y compris les vaccins, jusqu’à ce que la pandémie soit maîtrisée à l’échelle mondiale. Le Canada et une poignée d’autres pays, dont presque tous ont pu mettre l’argent qu’il fallait pour vacciner leur propre population aux dépens d’autres pays, continuent de bloquer la dérogation aux ADPIC. Cela doit changer immédiatement.
  • Investir à la fois dans la recherche et développement et dans la capacité de fabrication de vaccins ici au pays, et veiller à ce que l’investissement public dans ces domaines profite au public :  les vaccins contre la COVID-19 et d’autres outils n’auraient pas vu le jour sans un investissement public considérable de la part des gouvernements et des contribuables; ces investissements comprennent à la fois la recherche et développement (R et D) et la production. Cependant, trop souvent, ces investissements publics ne sont pas ou que peu assortis de conditions; en conséquence, les sociétés pharmaceutiques se sont enrichies grâce à l’argent public, tandis que beaucoup de personnes n’ont toujours pas accès aux vaccins et aux médicaments. Les Canadiens devraient exiger un retour sur investissement public qui sert l’intérêt public plutôt que les profits privés. Bien que l’augmentation de la capacité de R et D et de bioproduction ici au pays ne se concrétisera pas assez tôt pour répondre aux besoins immédiats dans le monde, cela nous aidera à répondre à ces besoins à l’avenir, et il est impératif de commencer à y travailler dès maintenant.
  • Faire preuve de transparence et de proactivité pour garantir que les vaccins contre la COVID-19 parviennent aux personnes qui en ont besoin :  Bien que le  Canada ait fait de nombreuses déclarations sur l’importance de l’équité et de la solidarité dans cette pandémie, les actions qui se sont ensuivies n’ont pas été suffisantes. Le Canada a fait des progrès particulièrement lents dans la réalisation de ses promesses de faire don de vaccins. De plus, au cours de la pandémie, le Canada en a fait très peu en termes de transparence et de reddition de comptes sur ce qu’il entendait faire de ses vaccins achetés. Si l’on tient compte des doses de rappel, le Canada pourrait avoir obtenu plus de 700 millions de doses de vaccin pour ses 38 millions d’habitants. Au-delà de quelques promesses générales de partage de ses surplus, les questions sur la façon dont ces surplus sont établis restent sans réponse, les délais de partage ne sont pas clairs et les stocks de doses disponibles dans les congélateurs canadiens ont été plus élevés que promis. Si le gouvernement canadien veut continuer de parler de solidarité mondiale en matière de vaccins, il doit être clair sur la façon dont il entend joindre la parole aux actes, en étant transparent sur ses stocks disponibles et ses échéanciers de dons.

 

Plus d’un an et demi après le début de cette pandémie, le monde ne parvient pas à répondre à cette urgence mondiale avec des solutions mondiales. Les vaccins, sans lesquels il sera impossible de mettre fin à cette pandémie sans la perte de millions de vies supplémentaires, n’ont atteint que quelques privilégiés, car les pays se livrent à des surenchères et accumulent des doses, et les sociétés pharmaceutiques font passer les profits avant la vie des gens en limitant l’accès.

Le moment est venu d’agir. Les personnes vulnérables ont besoin d’accéder aux vaccins maintenant, peu importe où elles vivent – et des pays comme le Canada, qui a déjà protégé une grande partie de sa population, doivent aider. Sinon, le virus continuera de se propager, de nouveaux variants continueront d’émerger et les gens continueront de mourir inutilement. Et la COVID-19 continuera d’être une menace pour nous tous, partout.