Ether, an advanced HIV patient, with her medication in her hands, in a female ward at Nsanje District Hospital. © Isabel Corthier/MSF
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Pourquoi le Canada peut et doit redoubler d’efforts pour aider à mettre fin aux épidémies de VIH, de TB et de paludisme dans le monde

De Jason Nickerson, représentant humanitaire de MSF au Canada

Les deux années et demie qui se sont écoulées ont faire prendre conscience aux Canadiens et Canadiennes ainsi qu’à d’autres personnes à travers le monde des défis et de la nécessité de répondre aux urgences sanitaires mondiales. Bien que la planète entière se concentre à juste titre à mettre un terme à la pandémie de COVID-19, des épidémies actives de VIH, de tuberculose (TB) et de paludisme continuent d’avoir une très forte incidence sur des populations à travers le monde et de faire un grand nombre de victimes, sans recueillir le même niveau d’attention qu’elles méritent à l’international.

La lutte contre le VIH, la TB et le paludisme étant une priorité de santé publique urgente à l’échelle mondiale, des stratégies comportant des objectifs spécifiques assortis de délais ont été arrêtées d’un commun accord par des États membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour mettre fin à ces pandémies d’ici 2030. Cependant, des experts mettent en garde depuis plusieurs années que ces efforts font fausse route. La pandémie de COVID-19 a aussi aggravé considérablement la situation puisque l’attention et les ressources ont été dirigées ailleurs. L’impact de ce retour en arrière a été énorme car les décès attribuables à la tuberculose ont augmenté pour la première fois en plus de dix ans, et de nombreux programmes de prévention et de traitement contre le VIH ont été perturbés dans le monde.

Le moment est venu de passer à l’action

Si nous voulons mettre fin aux épidémies de VIH, de TB et de paludisme, nous devons augmenter le financement pour toutes les formes d’intervention – mesures préventives, diagnostics, traitements et surveillance – tout en persistant à explorer des occasions d’innovation et en intensifiant la recherche. Voilà pourquoi la prochaine Conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial, se tenant aux États-Unis cet automne, se déroule à un moment critique. Le Fonds mondial représente le mécanisme de financement principal pour lutter collectivement à l’échelle mondiale contre le VIH, la TB et le paludisme, mis sur pied spécialement dans le but de combattre ces trois maladies. C’est par l’intermédiaire du Fonds mondial que la majorité des gouvernements, notamment celui du Canada, investissent dans des mesures destinées à atteindre les objectifs de 2030 visant à mettre fin à ces épidémies, et ce sont ces investissements qui pilotent les programmes contre le VIH, la TB et le paludisme à travers la planète.

Beaucoup de monde a été surpris que le Canada n’ait pas annoncé sa contribution à la reconstitution des ressources du Fonds mondial lorsque Montréal a accueilli la Conférence internationale sur le sida à la fin du mois de juillet et au début août, un moment où le Canada, ainsi que sa riposte mondiale au VIH, était clairement en vedette. En tant que pays participant aux prises de décision – le Canada siège au conseil du Fonds mondial, au conseil d’administration de l’Organisation mondiale de la santé et à ceux d’autres grandes organisations mondiales de santé  – et affichant une volonté de faire davantage pour lutter contre des problèmes de santé publique à l’échelle mondiale, le Canada peut, et doit, continuer de promouvoir des programmes bien financés et plus percutants pour répondre aux besoins de santé des populations, et porte une responsabilité envers la communauté internationale de payer sa juste part et d’exiger avec force la fin de ces épidémies.

Témoin des effets mortels du VIH, de la TB et du paludisme

J’ai constaté sur place l’impact de ces trois maladies, tant au Canada – où à titre de thérapeute respiratoire, j’ai soigné de nombreux patients et de nombreuses patientes souffrant de tuberculose – que dans le monde où à titre de spécialiste en matière de santé publique et des populations, j’ai travaillé dans beaucoup de communautés où le VIH et le paludisme sont à la fois des problèmes de santé majeurs et mortels.

Il y a quelques mois à peine, j’étais en affectation avec Médecins Sans Frontières (MSF) en République centrafricaine (RCA), un pays frappé par des années de violents conflits qui affiche aussi les indicateurs les plus mauvais pour ces trois maladies au monde : la RCA enregistre le plus fort taux de prévalence du VIH dans la sous-région de l’Afrique centrale; la tuberculose est la principale cause de décès; et le paludisme constitue toujours la première raison de consultations dans les établissements de santé soutenus par MSF en RCA, avec des taux de transmission élevés pendant toute l’année. Des patient·e·s, vivant surtout dans des zones rurales et de conflit, ont un accès extrêmement limité aux diagnostics et aux traitements. Des médicaments antirétroviraux pour le VIH et contre la tuberculose restent largement inaccessibles, les patient·e·s devant parfois voyager pendant des jours pour se rendre dans un hôpital ou une clinique et découvrir ensuite que ces médicaments sont en rupture en stock. Selon l’OMS, sur 1,8 million de cas de paludisme estimés en RCA en 2021, à peine 20 % ont été officiellement diagnostiqués dans un établissement de santé à l’aide d’un test de diagnostic faute d’un accès limité aux soins de santé, mettant le doigt sur des lacunes importantes dans l’accès à des soins médicaux de base. Une enquête récente sur la mortalité de MSF a révélé que dans la préfecture d’Ouaka au centre de la RCA, le paludisme reste l’une des maladies les plus meurtrières, particulièrement chez les enfants.

Les populations en RCA sont confrontées à l’une des crises humanitaires les plus négligées de la planète, pays dans lequel un conflit complexe et violent a coïncidé avec des taux élevés de pauvreté, de violences sexuelles et un système de santé sous-financé et très défaillant. Mais ses expériences du VIH, de la TB et du paludisme ne sont pas uniques : 38,4 millions de personnes vivaient avec le VIH dans le monde en 2021; à l’échelle planétaire, près de 1,5 million de personnes sont mortes de la tuberculose l’année précédente; et les enfants des pays africains représentent près de un demi-million de décès attribuables au paludisme chaque année. La propagation constante de chacune de ces maladies est une épidémie à part entière, et ensemble, elles représentent une crise sanitaire mondiale combinée qui menace la vie de millions de personnes, dont un grand nombre d’enfants.

Le dépistage, le diagnostic et le traitement peuvent sauver des vies

Dans de nombreux pays, MSF prodiguent des soins de santé directement aux patient·e·s souffrant du VIH, de la TB et du paludisme. En RCA, nos équipes effectuent des dépistages, des diagnostics et des traitements d’importance vitale dans une nation où le VIH est endémique, où il est difficile d’avoir accès aux soins de santé et où la stigmatisation est importante – raison pour laquelle MSF a également lancé des initiatives communautaires en santé qui forment du personnel sanitaire des communautés, apportent un soutien psychologique aux patient·e·s vivant avec le VIH, et mettent plus facilement à la disposition des tests de dépistage rapide du paludisme. Rien que l’année dernière, les équipes de MSF en RCA ont soigné 465 000 patient·e·s souffrant du paludisme et 10 000 personnes vivant avec le VIH.

A titre d’organisation indépendante à vocation médicale, MSF ne compte pas sur le Fonds mondial pour appuyer ses interventions contre le VIH, la TB et le paludisme dans le monde, mais plutôt sur les dons de particuliers. Mais tous les jours, nos équipes constatent l’impact mondial de ces maladies mortelles et le manque d’accès à des traitements pour les soigner. En 2021, on recensait 30 200 personnes séropositives sous antirétroviraux de première intention dont les soins sont assurés directement par MSF; 15 400 personnes auxquelles MSF a commencé à administrer un traitement de première intention contre la TB; et MSF a traité 2,6 millions de cas de paludisme. Au-delà des lacunes dans le cadre de situations d’urgence humanitaire, nous sommes également préoccupés de voir que le Fonds mondial et ses partenaires de mise en œuvre n’accordent pas suffisamment la priorité à d’importants programmes, tels que des tests et traitements concernant des infections opportunistes, un risque majeur pour les personnes vivant avec le VIH.

Le Canada peut jouer un rôle crucial

Or nous savons que sans un effort international musclé, notamment un investissement dans un Fonds mondial solide, les progrès réalisés contre les épidémies du VIH, de la TB et du paludisme sévissant dans le monde continueront d’évoluer dans le mauvais sens, faisant des millions de décès supplémentaires chaque année. Et nous savons que le Canada peut jouer un rôle crucial dans la prévention de ces décès.

Si nous allons sérieusement investir dans la santé mondiale – et à tout le moins, la COVID-19 a montré sans équivoque qu’il s’agit d’un investissement que nous devons absolument faire – alors soutenir les personnes vivant avec le VIH, la TB et le paludisme ne peut plus être pris à la légère. Le Fonds mondial à lui seul ne pourra pas endiguer ces épidémies, mais il s’agit d’un élément essentiel des efforts mondiaux déployés en ce sens, même si MSF continue de répondre aux besoins des personnes vivant avec le VIH, la TB et le paludisme en présence de contextes de crise. Le Canada devrait clairement indiquer qu’il comprend ces priorités, non seulement en s’engageant à la prochaine reconstitution des ressources du Fonds mondial mais en veillant également à ce que le Fonds choisisse la bonne approche dans la lutte contre le VIH, la TB et le paludisme – et en sauvant autant de vie que possible dans le cadre du processus.