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Lettre ouverte de MSF à l’intention du premier ministre Justin Trudeau : le Canada doit appeler à un cessez-le-feu immédiat à Gaza

Joseph Belliveau, directeur général de MSF Canada, a écrit au premier ministre canadien Justin Trudeau pour lui demander de faire tout ce qui est en son pouvoir pour obtenir un cessez-le-feu immédiat à Gaza.


Monsieur le Premier ministre Justin Trudeau, 

Je vous écris au nom de Médecins Sans Frontières (MSF) pour demander au gouvernement canadien de faire tout ce qui est en son pouvoir pour obtenir de toute urgence un cessez-le-feu immédiat à Gaza. Mettre fin à la violence indiscriminée est le seul moyen d’éviter de nouveaux décès à Gaza et de permettre l’approvisionnement humanitaire dont les gens ont désespérément besoin. 

Mes collègues et moi-même, comme tant de Canadiens et de Canadiennes, avons été choqués et indignés par l’attaque délibérée et inadmissible du Hamas contre des personnes civiles israéliennes. Nous sommes aujourd’hui horrifiés par les attaques incessantes et indiscriminées d’Israël contre les personnes civiles palestiniennes et les espaces civils, dont les hôpitaux, à Gaza. 

Les bombardements incessants, la destruction d’infrastructures essentielles et la rétention des biens de première nécessité comme l’eau et les médicaments indispensables à la survie constituent des violations flagrantes et répétées du droit international humanitaire (DIH). Pour les gouvernements, dont le Canada, qui se sont engagés à respecter le droit humanitaire international, le moment est venu de le défendre sans réserve et sans équivoque.  

Le Canada doit appeler à un cessez-le-feu immédiat à Gaza. 

Il y a deux semaines, un médecin de MSF à Gaza déclarait sans ambages que « le système de santé est sur le point de s’écrouler ». Il est en train de s’écrouler. Les médecins de MSF à Gaza confirment que chaque jour, plusieurs centaines de personnes sont encore blessées ou tuées, et qu’environ 800 à 1 000 d’entre elles parviennent à rejoindre un hôpital. Les hôpitaux – ceux qui fonctionnent encore – sont « débordés » et soumis à des « contraintes inimaginables ». 

Les fournitures médicales essentielles comme la gaze, les analgésiques et l’eau potable sont épuisées, laissant les personnes blessées à l’agonie et exposées aux infections. Un médecin de MSF décrit l’utilisation de vinaigre pour traiter les infections. Dans certains hôpitaux, les réserves de carburant destiné aux générateurs sont épuisées, ce qui a mis fin à des activités essentielles qui permettraient de sauver des vies. « Sans électricité, explique un infirmier de MSF, de nombreuses personnes vont mourir, en particulier celles qui sont en soins intensifs, en néonatologie et sur des machines de soutien respiratoire. » 

Dans un hôpital, un médecin de MSF décrit une scène chaotique où toutes les pièces, les cages d’escalier et chaque espace libre sont occupés par des patients, des patientes et leurs proches. La seule salle qui remplit encore sa fonction initiale est la salle d’opération, mais ce service est désespérément submergé. À un moment, les médecins ont dû amputer le membre inférieur d’un garçon de neuf ans dans le couloir de l’hôpital avec une légère sédation et des instruments inadéquats. Sa sœur blessée, âgée de treize ans, attendait son tour sous un regard horrifié. 

La règle fondamentale du droit international humanitaire, dont Israël est signataire, est que les personnes civiles doivent à tout moment être distinguées des combattants et que des mesures doivent être prises pour les protéger. Le nombre considérable d’enfants dont nous avons soigné les blessures ou remis les corps à la morgue des hôpitaux efface toute idée que des précautions adéquates sont prises pour protéger les personnes civiles.  

Le droit international humanitaire est en outre explicitement clair sur le fait que les hôpitaux et le personnel médical doivent aussi être protégés. Pourtant, entre le 7 octobre et le 4 novembre, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a fait état de 102 attaques contre le personnel de santé, les installations et les ambulances à Gaza. Mes collègues, dont plus de 300 sont à Gaza, estiment que des dizaines de milliers de personnes ont cherché non seulement des soins médicaux, mais aussi la sécurité dans l’enceinte des hôpitaux. Les attaques contre ces hôpitaux sont des attaques contre l’humanité. 

Le Canada a récemment appelé à une pause humanitaire à Gaza, mais ce n’est pas une solution. Une « pause » implique en effet que la violence et les bombardements reprendront. Jusqu’à maintenant, la réponse internationale, incluant celle du Canada, demeure trop faible et trop lente pour endiguer l’effusion de sang et les atrocités qui sont encore commises chaque jour. Un cessez-le-feu complet et immédiat est la seule option humaine. 

Les équipes d’urgence de MSF se tiennent prêtes à entrer dès que possible dans Gaza avec des camions de fournitures médicales, et à intensifier l’aide humanitaire. Nous devons être en mesure d’assurer leur sécurité. Des milliers de personnes tout comme nos collègues épuisés ont désespérément besoin de leur soutien à Gaza.  

« Nous avons fait ce que nous pouvions. Souvenez-vous de nous. » Ce sont les mots que mon collègue, médecin urgentiste de MSF, a écrits sur un tableau blanc de l’hôpital de Gaza où nous avions l’habitude d’inscrire la liste hebdomadaire des cas chirurgicaux. Cette semaine encore, l’un de mes collègues palestiniens a été tué.

Mohammed Al Ahel, technicien de laboratoire de MSF, a perdu la vie, lorsque la maison où il se trouvait avec plusieurs membres de sa famille, dans le camp pour personnes réfugiées d’Al Shate, a été bombardée. Combien de collègues, de soignants, de soignantes et de personnes civiles devrons-nous encore pleurer avant que la communauté internationale ne prenne les mesures nécessaires pour les protéger?   

Je vous demande, à vous ainsi qu’au gouvernement canadien, de ne pas vous contenter de vous souvenir, lorsqu’il sera trop tard, des travailleurs et des travailleuses de la santé, des patients, des patientes et des gens de Gaza. Agissez pour défendre notre humanité commune en exigeant un cessez-le-feu immédiat.

Joseph Belliveau

Directeur général, Médecins Sans Frontières (MSF) Canada