Le mercredi 20 mars 2024, le secrétaire général de MSF a visité l’hôpital indonésien de Rafah soutenu par MSF à Rafah, dans la bande de Gaza. Sur la photo, il rencontre Aysha Khalaf, superviseur du contrôle des infections et de la prévention, ainsi qu’un autre collègue. Gaza, Rafah. © Mariam Abu Dagga.
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Pourquoi nous n’accepterons pas l’expression « incidents regrettables » à Gaza

Les remarques suivantes ont été faites par Christopher Lockyear, secrétaire général de Médecins Sans Frontières (MSF) international, à la presse lors d’une séance d’information sur la guerre à Gaza, en Palestine, le 4 avril.

Christopher Lockyear
Secrétaire général MSF

Je tiens à présenter, au nom de MSF, mes plus sincères condoléances aux familles, aux amis, aux amies et aux collègues des sept personnes de World Central Kitchen, qui ont été brutalement tuées il y a deux jours.

Comme de nombreuses organisations, nous dépendions d’elles pour nourrir les patients, les patientes et notre personnel. J’ai moi-même vu notre propre équipe attendre la nourriture apportée par les gens de World Central Kitchen, avant de quitter le travail à la fin de la journée.

Depuis le début de la guerre, près de 200 travailleuses et travailleurs humanitaires ont été tués, dont cinq membres du personnel de MSF. Parmi eux, beaucoup ont perdu la vie en prodiguant des soins ou en s’abritant avec leur famille.

Nous le répétons depuis des semaines : cette série d’attaques est soit intentionnelle, soit le signe d’une incompétence irréfléchie.

Il montre non seulement l’échec des mesures de déconfliction, mais aussi la futilité de ces mesures dans une guerre menée sans règles. Le fait que ces attaques contre les travailleurs et travailleuses humanitaires soient autorisées est un choix politique. Israël n’a aucun coût politique à payer. Au contraire, ses alliés permettent cette brutalité en toute impunité et fournissent encore plus d’armes qui mutilent et tuent des personnes civiles sans distinction.

Le nombre de travailleurs et travailleuses humanitaires tués à Gaza est énorme, mais il ne représente qu’une fraction du nombre total de personnes tuées jusqu’à présent. Aujourd’hui, près de 33 000 hommes, femmes et enfants ont été tués.

Ce qui est arrivé à World Central Kitchen, à nous, aux travailleurs et travailleuses humanitaires dans toute la bande de Gaza, à l’hôpital Al-Shifa et au système de santé – détruit au moment où il est le plus nécessaire –, tout cela démontre le travail de sape et de manipulation quasi quotidien du droit international humanitaire.

Cette guerre est brutale. Cette guerre est disproportionnée. Ce droit ne prend pas de précautions. Cette situation démontre également le mépris flagrant de l’arrêt sur la prévention du génocide rendu par la Cour internationale de justice le 26 janvier et, à nouveau, deux mois plus tard, le 28 mars.

Nous nous attendons à davantage. Nous attendons plus que des excuses de la part d’Israël, et nous attendons plus que des condamnations de la part des alliés d’Israël.

Chris Lockyear, sécretaire général, MSF International

J’étais à Gaza il y a quelques semaines. J’ai vu beaucoup de choses, mais j’aimerais commencer par un point de vue auquel vous ne vous attendez peut-être pas. Je veux mettre en lumière certains actes magnifiques de bonté, de joie, d’amour et d’humanité dont j’ai fait l’expérience durant mon court séjour à Gaza.

J’ai vu un garçon de 6 ans dont la jambe avait été gravement brûlée après le bombardement de l’école où il s’abritait, bombardement au cours duquel il a perdu son oncle. Je l’ai vu suivre une physiothérapie, serré dans les bras de son père.

J’ai vu deux filles du même âge à l’hôpital de campagne indonésien de Rafah. Leurs visages étaient gravement défigurés, définitivement défigurés, et ils le resteront toute leur vie. Mais elles étaient l’âme, la vie, le point central et le ciment social de l’hôpital. Elles étaient les seules – pour autant que je puisse le voir – à avoir le droit de se promener où bon leur semblait dans l’hôpital, et elles apportaient de la joie aux patients et aux patientes.

J’ai vu des médecins qui avaient dû se déplacer à plusieurs reprises, qui vivaient sous des tentes, mais qui se présentaient au travail tous les jours et se reconvertissaient dans le traitement de la malnutrition. Apprendre à traiter la malnutrition après avoir été spécialiste des unités de soins intensifs. Apprendre à traiter la malnutrition, car c’est la première fois que ces médecins voient de tels cas dans leurs hôpitaux.

Mais j’ai également assisté à des scènes d’horreur atroce.

La première impression que j’ai eue en franchissant la frontière de Rafah a été celle de rues surpeuplées. Il y avait des gens partout, les routes étaient rétrécies par les tentes et les abris de fortune. Les écoles et les bureaux étaient bondés de monde, le linge était suspendu à toutes les fenêtres. Un trajet d’est en ouest à travers Rafah, qui prenait auparavant 10 minutes, prend maintenant une heure.

Je suis arrivé à l’hôpital Al-Aqsa vers 8 h 30 un matin. En arrivant, je suis passé devant la morgue qui était remplie de corps provenant des bombardements de la nuit précédente. Les couloirs étaient remplis de gens en souffrance attendant d’être soignés. Les médecins devaient choisir entre donner la priorité à ceux souffrant de traumatismes ou répondre aux besoins de ceux qui devaient être soignés pour malnutrition.

Dans le stationnement de cet hôpital, un poste de secours supplémentaire avait été installé. On aurait dit une usine, un tapis roulant avec des personnes dont les horribles blessures avaient été causées par les armes modernes qui mutilent et tuent sans discernement.

De nombreuses personnes meurent dans d’atroces souffrances que nous ne pouvons pas soigner. Celles qui survivent ont besoin d’opérations chirurgicales et de rééducation que nous ne pouvons pas fournir à l’échelle nécessaire. À l’hôpital de campagne indonésien de Rafah, des hommes, des femmes et des enfants ont besoin d’un traitement approfondi de leurs plaies et de changements de pansements. Ils sont victimes de bombardements aveugles.

Je voudrais ajouter trois points.

L’invasion terrestre de Rafah est déjà planifiée

Le premier point concerne Rafah. Une invasion terrestre de Rafah est déjà planifiée. Je ne peux imaginer aucun scénario où cela ne serait pas catastrophique.

Alors que j’étais à Rafah et que j’y séjournais, le dernier siège autour d’Al Shifa a commencé. Les gens ont reçu l’ordre de se déplacer plus au sud, vers Al-Mawasi, le quartier de Rafah où je me trouvais. L’ironie de la situation était double. Tout d’abord, les gens ne pouvaient pas évacuer vers Al-Mawasi en raison des points de contrôle des forces de défense israéliennes (FDI) sur la route.

Deuxièmement, ils sont envoyés dans la zone même qui est menacée d’un carnage catastrophique. À quel autre endroit iraient-ils? Il n’y a plus rien dans le nord. Dans la zone intermédiaire, le peu de soins de santé qui reste s’effondre sous la pression.

Une invasion de Rafah serait un autre exemple de cette guerre menée sans règles et sans coûts. Cela ne doit pas se produire. La population de Gaza a besoin d’un cessez-le-feu immédiat et durable. Le Conseil de sécurité des Nations Unies a mis trop de temps à adopter une résolution en faveur d’un cessez-le-feu. Il doit maintenant s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un acte de théâtre politique dénué de sens.

Protéger les travailleurs et les travailleuses humanitaires

Deuxièmement, les travailleurs et les travailleuses humanitaires doivent être protégés. Il n’y a pas de si ni de mais.

Nous n’acceptons pas l’expression « incidents regrettables ».

Nous ne l’acceptons pas parce que ce qui est arrivé à la World Central Kitchen, aux convois et aux abris de MSF, s’inscrit dans le même schéma d’attaques délibérées contre les humanitaires, le personnel de la santé, les journalistes, le personnel des Nations Unies, les écoles et les maisons.

Il ne s’agit pas seulement de mettre en œuvre un mécanisme de déconfliction efficace – nos mouvements et nos emplacements sont déjà communiqués, coordonnés et identifiés. Il s’agit d’impunité, d’un mépris total des lois de la guerre. Il faut maintenant que les responsables rendent des comptes.

On m’a personnellement promis une enquête sur un de nos convois qui a été attaqué en novembre. Je n’ai reçu aucune réponse. J’ai depuis déposé un dossier sur d’autres incidents et j’attends toujours une réponse. Nous ne laisserons pas passer cela.

Nous nous attendons à davantage. Nous attendons plus que des excuses de la part d’Israël, et nous attendons plus que des condamnations de la part des alliés d’Israël. La condamnation de l’incident du World Central Kitchen est juste et légitime. Mais qu’en est-il de tous les autres travailleurs et travailleuses humanitaires, de tous les hôpitaux détruits, de toutes les tentatives de manipulation des médias?

Contenu des mesures provisoires de la CIJ

Le troisième point que je voudrais aborder est que le 26 janvier, la Cour internationale de justice (CIJ) a pris des mesures provisoires concernant la prévention du génocide dans la bande de Gaza.

Je voudrais mettre l’accent sur deux mesures qui, à mon avis, sont les piliers de cette décision d’un point de vue humanitaire.

Premièrement, l’État d’Israël doit prendre toutes les mesures en son pouvoir pour empêcher l’exécution de tous les actes, en particulier :

  • tuer des membres du groupe;
  • causer des dommages corporels ou mentaux graves à des membres du groupe.

Deuxièmement, l’État d’Israël doit prendre des mesures immédiates et efficaces pour permettre la fourniture des services de base et de l’aide humanitaire. Les Palestiniens et les Palestiniennes de la bande de Gaza en ont besoin de toute urgence pour faire face aux conditions de vie difficiles auxquelles ces gens sont confrontés.

Sur le premier point :

Dans nos propres installations, nous voyons la nature aveugle des bombardements. Des hommes, des femmes et des enfants souffrant d’horribles blessures à l’hôpital de campagne indonésien de Rafah et à l’hôpital Al-Aqsa dans la zone intermédiaire.

  • Le petit garçon dont la jambe a été brûlée dans l’école où il était hébergé.
  • Le siège du nord de Gaza avec la morgue débordante d’Al Aqsa, qui a parfois reçu plus de 100 corps par jour.
  • Une salle d’urgence qui reçoit plus de personnes mortes que de blessées.
  • Notre psychologue qui a perdu huit membres de sa famille.
  • Les enfants qui dessinent des bombes tombant sur leurs tentes.
  • La destruction d’infrastructures civiles indispensables et la coupure de services essentiels comme l’eau et l’électricité. Il s’agit d’une punition collective interdite par le droit international.
  • Les 32 000 personnes tuées.
  • Et cette liste pourrait continuer…

Tous les États qui soutiennent Israël dans ces circonstances sont moralement et politiquement complices.

Christopher Lockyear, sécretaire général, MSF International

Nous appelons tous les États, en particulier les États-Unis, le Royaume-Uni et les États membres alliés de l’Union européenne, à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour influencer Israël. Nous leur demandons de cesser de soutenir le siège actuel et les attaques continues contre les personnes civiles et les infrastructures civiles à Gaza. En ce qui concerne la deuxième mesure de la Cour internationale de justice, l’image de l’aide humanitaire sert d’alibi pour perpétuer la manière brutale et disproportionnée dont cette guerre est menée.

Une grande partie de l’aide humanitaire a consisté à compter les camions qui traversent une frontière ou les largages aériens. Il s’agit simplement de distractions destinées à créer une illusion d’aide.

Tout d’abord, il y a moins de camions qui traversent la frontière aujourd’hui qu’avant le 7 octobre. Avant cette date, il y avait 500 camions par jour, dont 150 pour la nourriture. Entre le 7 octobre et le 24 février, il y a eu en moyenne 90 camions par jour, dont 60 pour la nourriture. Les points de passage tout autour de Gaza, au sud, au centre et au nord, doivent être ouverts.

Il est important de reconnaître que l’aide humanitaire ne se limite pas à compter les camions. Il s’agit d’acheminer les fournitures en toute sécurité. C’est la sécurité au point de distribution. C’est le fonctionnement des hôpitaux, qui ne se résument pas à quatre murs et un toit. C’est de l’eau, de l’électricité, du carburant et des communications. C’est un personnel formé et qualifié qui a mangé et qui peut surmonter ses traumatismes mentaux. Il s’agit de pouvoir rester dans l’établissement de santé suffisamment longtemps pour assurer la continuité des soins en cas de fractures complexes et de plaies infectées. Tous les travailleurs et travailleuses humanitaires vous parleront de l’inefficacité des largages aériens. Les chefs de communauté de Khan Younis soulignent que certaines personnes sont tuées par des bombes un jour, mais que d’autres le sont par une aide tombée du ciel le lendemain.

Les récits de comptage de camions et les images de largages aériens ne sont pas des indicateurs de réussite. Ils sont un aveu d’échec.

L’aide humanitaire repose sur la sécurité des travailleurs et des travailleuses humanitaires qui apportent des fournitures, distribuent de la nourriture et soignent les gens. Nous avons tragiquement assisté à la mort de près de 200 de ces personnes.

L’aide humanitaire exige que les gens puissent accéder aux services essentiels. Pourtant, le personnel humanitaire peut à peine se rendre dans le nord de Gaza, assiégé à deux reprises. Dans le sud de la bande de Gaza, nous avons déjà dû évacuer six établissements de santé, dont l’hôpital Nasser, qui était le plus grand hôpital du sud de la bande de Gaza.

Ce que nous demandons est très simple. Très clair.

Les attaques généralisées et aveugles contre les personnes civiles, le personnel médical et les établissements de santé doivent cesser immédiatement.

Israël doit permettre l’acheminement sans entraves de l’aide humanitaire à la population de Gaza.

Et surtout, il doit y avoir un cessez-le-feu immédiat et durable.

Je voudrais conclure en rendant hommage aux travailleurs et travailleuses humanitaires de Gaza et du monde entier qui, avec beaucoup d’abnégation, consacrent leur vie à prêter assistance aux personnes dans le besoin.

Merci de votre attention.